09/02/2006

09/02/2006: Rap cubain, rap français et tolérance

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Sent: Thursday, February 09, 2006 11:05 AM
Subject: Rap cubain, rap français et tolérance

Un ami (président de Cuba Si France) qui a vu le film en avant-première me dit qu'il est très bien. Ce qui l'est moins, c'est la présentation qui en est faite par la presse.
MV.
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Rap cubain, rap français et tolérance.

 

Dans sa rubrique « Cinéma », Télérama du 8 février 2006 nous présente ainsi le documentaire « Havana hip hop underground » réalisé par Yves Billon : « Salsa, rumba, guarija, on savait Cuba fertile en musique. Depuis cinq ans aussi, le rap y fleurit, toléré par le régime…. » Toléré !

C’est ici qu’il faut encore rappeler ce constat de Pierre Bourdieu sur « la circulation circulaire de l’information ». Un journaliste pêche du côté de la CIA l’expression « lider maximo » pour désigner Fidel Castro, et tous les journalistes, qui se lisent entre eux et qui croient TOUJOURS ce qu’écrit la presse, la reprennent dans chaque article, laissant entendre, sans pour autant le dire, que le dirigeant de la Révolution se fait appeler ainsi. Du coup, apparaissent en images subliminales les immenses statuts qui doivent parsemer l’île, comme celles de Saddam Hussein en Irak ou de Kim Il Sung en Corée. L’insinuation papelarde introduit une conclusion irréfutable et carrée : dictature. Dictature car, contrairement à l’Afghanistan, aux USA, à la Colombie, au Pakistan, à l’Italie, etc., il n’y a pas dans l’île un gouvernement mais un « régime » dans lequel l’expression musicale dépend, non pas de lois comme dans les pays « démocratiques », mais du bon vouloir d’un chef qui, selon son humeur, interdit ou pas certains agencements de notes et de mots.

Naguère, j’ai polémiqué avec un Internaute qui avait écrit un article dans lequel il prétendait que « la dialectique marxiste » n’est « jamais venue à bout de l’amour des Cubains pour le baseball. » Qu’importe si les joueurs de baseball sont adulés là-bas : l’idée, collée sur la caricature de Cuba dessinée par la presse occidentale était : Baseball= Amérique=détestée par le « régime »= persécution.

Le rap donc. Il suffit de frapper « Rap Cuba » sur son moteur de recherche (les journalistes ne devraient-ils pas le faire, de temps à autre, pour voir si la vérité ne se démarque pas de leurs impressions nées par auto-intoxication ?) pour voir surgir des pages entières sur le rap cubain.

Quelques extraits.

En 1996 (il y a DIX ans, donc), le premier Festival du mouvement RAP cubain a eu lieu à La Havane.

Le site d’Espagnol de l’Académie de Paris nous présente ainsi le film « Havana hip hop underground »: « Le récit de l’éclosion spectaculaire du rap à Cuba - plus de 600 groupes de rap en moins de 5 ans- permise par le régime castriste, à la Havane surtout, mais aussi dans beaucoup d’autres villes de Cuba. Un panorama d’un univers musical nouveau sur l’île de la salsa. »

Avis Cinélangues : « Intéressant documentaire qui permet d’aborder Cuba sous un aspect inédit, celui du rap aujourd’hui, l’un des seuls vecteurs d’une expression libre et indépendante, autorisée et parfois même promu par le pouvoir. Mélange d’interviews de jeunes rappeurs […] et d’images de concerts… »

Faisons un résumé d’étape : Six cent groupes de rap se sont formés en dix ans dans cette petite île (et la « dictature » n’a rien fait ? Comme pour le baseball ? Pas un emprisonnement, une interdiction de concert, un matraquage, un procès ?). Non, ils sont « tolérés », « permis », autorisés », voire « promus » par le pouvoir. Cherchez l’erreur. Le rap est un des rares espaces de liberté ? On a lu plus haut que salsa, rumba, guarija pouvaient y être ajoutés. Et le jazz ?  On n’a jamais lu que le rock était prohibé, ni la musique classique. On vient de voir le retour en force des Beatles. En creusant un peu, on allongerait la liste jusqu’à vérifier que ce qui est interdit à Cuba, c’est la propagande en faveur de l’ennemi et rien d’autre. « Dans la révolution tout, hors de la révolution, rien. » C’est José Marti qui a lancé ce slogan en vigueur dans l’île et c’est grâce à cette règle que, contrairement à tous les autres pays d’Amérique latine, Cuba n’a plus subi depuis 1959 la loi des USA avec son cortège de coups d’Etats militaires sanglants, de massacres de la population, de tortures, de disparitions, de famines, d’analphabétisme, de mortalité précoce, de SDF, d’escadrons de la mort, de pillages des biens de la nation, de soumission de tout un peuple à l’Empire.

Tolérés, donc. C’est-à-dire autorisés à brailler dans les caves et les salles des fêtes ? Voyons sur le site Caribefolk. On y apprend que deux émissions hebdomadaires sont consacrées au rap sur la radio cubaine : " Nunca es tarde " et " La esquina del rap ". La diffusion n’est pas limitée à l’île : par exemple, les Français abonnés au câble peuvent écouter " Nunca es tarde », tous les mercredis de 18 à 19 H (heure cubaine, ajoutez 6 h en France). A la télévision, on peut regarder " A moverse " (les dimanches de 12 à 13 h) et " Cuerda Viva " (les samedis de 14 à 14 h 30), sur Cubavision. Le site signale également de grands concerts publics à La Havane et rend compte de l’opposition entre les rappeurs qui acceptent la télé et les puristes qui la boudent. Voilà pour « tolérés ».

Donc, finalement, on les entend. Certes, mais c’est parce qu’ils scandent : « Viva la Révolution y el comandante ! ». Car, nous savons (puisque toute la presse nous le dit) que la moindre contestation du « régime-castriste-et-du-lider-maximo » conduit dans les «  geôles-du-goulag-tropical ». Mais, patatras ! Leurs titres traitent du racisme, du métissage, des difficultés de la vie à Cuba, de l'amour entre cubains face au tourisme de masse et aux intérêts d'argent (mariages blancs avec des étrangères), des jineteras. Prenons le cas du rappeur Candyman dont les textes visent frontalement la police et la bureaucratie. Sans passer à la télé ni à la radio, il donne des concerts, qui peuvent lui rapporter 1000 euros (salaire moyen à Cuba : 15 euros).

Résumé final : nous venons de découvrir ensemble une dictature de fer dans laquelle les groupes de rap prolifèrent ; les rappeurs dénoncent les tares de leur société, bénéficient d’émissions régulières à la télé et à la radio, se produisent en concert dans la capitale, peuvent gagner en un soir l’équivalent de cinq ans d’un salaire moyen. Par conséquent, nous sommes invités à compatir. Et seuls les passéistes attachés à la notion d’égalité s’aviseront de noter que l’élément choquant dans cette affaire est la disproportion des revenus entre les ouvriers et les artistes. Mais que fait le « régime » ? Se peut-il que les autorités se bornent, comme partout au monde (et ce mimétisme est en effet déplaisant), à ne pas s’investir dans la promotion prioritaire des plus contestataires ? L’hypothèse ne saurait être qualifiée de farfelue.

Et nos rappeurs à nous ? Sont-ils pas mieux tolérés et promus ? En décembre, j’ai signé la pétition suivante. Je l’ai fait sans appétence exagérée pour ce style musical, mais parce que rien (pas même la survie de notre pays, qui n’est pas menacée par un puissant ennemi) ne justifie qu’on s’en prenne à « l’un des seuls vecteurs d’une expression libre et indépendante, autorisée » pour les jeunes des banlieues par le «  régime chiraquien » (vieillissant).

 

« Nous sommes tous des rappeurs de banlieue

200 élus de droite n'ont rien trouvé de plus urgent que de s'attaquer au rap ! Ils viennent de demander au ministère de la justice de poursuivre des rappeurs et crient haro sur cette musique des banlieues, source à leurs yeux des maux des " quartiers ".

Ce réflexe primaire consiste à casser le thermomètre plutôt que s'en prendre à la maladie. Le rap dit avant tout que les jeunes vont mal. Il dénonce une société corrompue par l'argent, les inégalités et la domination, il critique l'oppression policière et l'iniquité de la justice, il parle de l'identité blessée d'une jeunesse à l'abandon. C'est un cri de détresse, une réaction de défense contre la pauvreté des familles, la dureté de la vie quotidienne, les faibles chances de promotion sociale, la ségrégation de la cité, le racisme de secteurs entiers de la population française.

Une partie de la jeunesse se méfie du reste de la société. Elle le dit dans l'excès, parfois. Va-t-on renouer le dialogue en mettant des chansons en prison ? C'est absurde.

Et c'est dangereux car cela marquerait une nouvelle et grave atteinte à la liberté d'expression.

Nous soussignés, auteur(e)s, créateurs (trices), médiateurs(trices) culturel(le)s , enseignants, citoyen(ne)s, nous déclarons solidaires de ces jeunes et affirmons : nous sommes tous des rappeurs de banlieue. »

 

Et nous voilà à nouveau renvoyés à cette histoire de la paille aperçue dans l’œil du Castro et de la poutre invisible dans le nôtre.

Maxime Vivas

21:52 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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