13/05/2006

08/05/2006: Voltaire, édition internationale

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Sent: Monday, May 08, 2006 10:36 PM
Subject: TR: VOLTAIRE, EDITION INTERNATIONALE, 8 MAI 2006


Réseau de presse non-alignée

Voltaire, édition internationale, 8 mai 2006

 

 

 

«The New Republic» : Mahmoud Ahmadinejad est le Diable incarné

La diabolisation de l’adversaire est la base de toute préparation de l’opinion publique à un conflit. Le présenter comme intrinsèquement mauvais offre en soi une légitimation de la guerre en excluant de facto toute possibilité de coexistence avec lui. Avant les conflits en Irak ou en Yougoslavie, Saddam Hussein ou Slobodan Milosevic avaient ainsi été présentés par la presse belliqueuse comme de nouveaux avatars d’Adolf Hitler. Désormais, c’est l’Iran qui est dans le viseur et son président Mahmoud Amadinejad est l’objet d’une campagne de stigmatisation intense.

Le journal sioniste de gauche états-unien The New Republic participe à ce mouvement en diabolisant, littéralement, Mahmoud Ahmadinejad en couverture de son numéro du 24 avril 2006. On y voit le président iranien affublé de crocs, d’un regard vicieux et d’oreilles pointues sous le titre «les Démons d’Ahmadinejad» («Ahmadinejad’s Demons»). Cette Une illustre un article du journaliste Matthias Küntzel décrivant les Basiji, un mouvement nationaliste et religieux iranien né durant le conflit Irak-Iran soutenant le nouveau président. Bien que l’article de M. Küntzel présente Mahmoud Ahmadinejad sous un angle très négatif, il ne justifie pas cette iconographie ou ce titre provocateur, qui semble davantage être un choix éditorial de la rédaction qu’une illustration évidente du travail du journaliste.

Diaboliser l’adversaire

Déjà en 1990, The New Republic s’était chargé de faire ressembler Saddam Hussein à Adolf Hitler, en lui retouchant la moustache.

Notons que cette Une n’est pas un phénomène isolé. L’ancien Premier ministre israélien a déclaré le 8 avril dans une interview à Radio Israël qu’Ahmadinejad «représentait le Diable, pas Dieu». En outre, à partir de falsifications de citations du président iranien, les fondamentalistes chrétiens sionistes, qui voient dans la constitution d’Israël un signe du prochain retour du Christ, affirment que Mahmoud Ahmadinejad veut détruire Jérusalem pour empêcher ce retour et élèvent la guerre contre l’Iran en impératif religieux pour tous les Chrétiens.

 

 

 

Washington renonce à réhabiliter la Nouvelle-Orléans

 

En septembre 2005, l’ouragan Katrina dévastait le delta du Mississipi et submergeait la Nouvelle-Orléans. Le monde stupéfait découvrait qu’à force de réduire une administration jugée hypertrophiée, les États-Unis se retrouvaient sans État. La population touchée était abandonnée à son sort par une puissance publique désormais impuissante. Avec retard, le président George W. Bush déployait des secours fédéraux pour venir en aide aux victimes et, s’adressant solennellement à ses concitoyens, assurait que son gouvernement veillerait à la reconstruction complète des villes inondées.

Huit mois plus tard, la Nouvelle-Orléans n’est toujours plus que l’ombre d’elle-même. Rares sont les écoles qui ont été réouvertes et la majorité de la population n’est toujours pas en mesure de retourner y habiter. Pourtant, l’Agence fédérale de gestion des situations d’urgence (FEMA) vient d’annoncer la fermeture de son bureau de reconstruction. Les fonctionnaires fédéraux plient bagages au motif qu’ils sont devenus inutiles. Selon eux, les autorités locales sont tellement dépassées par la situation qu’elles ne parviennent pas à préparer les dossiers administratifs nécessaires au déblocage de fonds. Et, quelle que soit leur carence, il ne saurait être question que le gouvernement fédéral se substitue aux autorités locales.

Empêtrée dans ses contradictions, la première puissance du monde admet ne pas être en mesure d’administrer son territoire et de répondre aux besoins de base de sa population.

 

 

 

La Vallée des Loups - Kurtlar Vadisi Irak

L’anti-Hollywood turc à l’assaut des crimes états-uniens

par Mireille Beaulieu

L’industrie états-unienne du divertissement est parvenue au fil des années à construire des représentations caricaturales des adversaires désignés de Washington. Le cinéma hollywoodien a successivement fait du Russe, du Vietnamien, puis du Sud-Américain et de l’Arabe des figures méprisables ou grotesques, ennemies des États-Unis et du «monde libre» que cet État incarne dans sa propre production audiovisuelle. Le film turc La Vallée des loups – Irak, de Serdar Akar, exploite les ficelles du cinéma d’action hollywoodien au service du message inverse : les États-Unis sont une puissance impérialiste qui opprime les peuples du Proche-Orient. Mireille Beaulieu analyse ce film qui a suscité des critiques de la presse dominante occidentale d’autant plus virulentes qu’il reflète ses préjugés comme un miroir.

 

Les mercenaires de Sam Marshall

Les mercenaires de Sam Marshall se replient après l’attaque de leur groupe par la résistance irakienne (scène du film).

 

Depuis des décennies, le cinéma d’action hollywoodien colporte le mythe du héros états-unien venu combattre en pays étranger le Mal absolu et apporter Justice, Liberté et Démocratie. Bien souvent, ces fictions grossières ont pour cadre le Vietnam – vieux fantasme de revanche… Et invariablement, le peuple ennemi est représenté comme sournois, cruel et primitif. Vietnamiens, Russes, Sud-Américains, puis Arabes ont ainsi été caricaturés sans relâche, dans des films à la gloire de justiciers états-uniens virils semant la mort et la terreur au nom du Bien.

Rares sont les œuvres issues d’autres cinématographies qui ont réussi à mettre à mal cette hallucinante propagande filmée. Aujourd’hui, le cinéma turc riposte avec un véritable pamphlet : Kurtlar Vadisi – Irak (La Vallée des loups – Irak) de Serdar Akar (2005) [1].

Fiction et réalité

Le film évoque un événement réel : l’arrestation, le 4 juillet 2003, de onze membres des forces spéciales turques par l’armée états-unienne à Souleimanieh, dans le Nord de l’Irak. Les onze hommes furent menottés ; surtout, on leur passa des sacs de jute sur la tête. Ils furent interrogés durant plusieurs jours puis relâchés sans aucune explication. Selon l’armée états-unienne, ils étaient soupçonnés de préparer un attentat contre le gouverneur kurde de Kirkouk. Il s’agissait bien plutôt de représailles après le refus de la Turquie (pourtant alliée de longue date des États-Unis) d’autoriser le transit des troupes états-uniennes sur son territoire lors de leur nouvelle agression contre l’Irak. L’humiliation fut douloureuse pour les Turcs, peuple chez lequel la conscience nationale est profondément enracinée.

Cet incident est le point de départ du récit. Avant de se suicider, un officier turc traumatisé par ce qu’il a subi envoie une lettre d’adieu à son ami Polat Alemdar : «Cet acte est une offense à la nation turque toute entière», écrit-il. Alemdar est un agent des services secrets que les spectateurs turcs connaissent bien ; il a été le héros d’une série télévisée au succès immense, déjà intitulée La Vallée des loups, dans laquelle il infiltrait victorieusement la mafia. Cette fois, Polat Alemdar (toujours interprété par Necati Þaþmaz) part immédiatement pour l’Irak dans le but de venger son ami. Il veut retrouver Sam William Marshall, le responsable états-unien de l’«affaire des sacs de jute». Mais ce qu’il va découvrir en Irak est un véritable cauchemar…

Un blockbuster anti impérialiste

Cette superproduction (il s’agit, avec un budget de 8,4 millions d’euros, du film le plus cher de l’histoire du cinéma turc) bat tous les records d’entrées en Turquie : déjà plus de 4 millions de spectateurs depuis sa sortie le 3 février dernier. Gros succès également en Allemagne (pays comptant une minorité turque ou d’origine turque de 2,6 millions d’individus) où près de 500 000 personnes ont vu le film, sorti le 9 février.

La presse turque et européenne a commencé à évoquer La Vallée des loups – Irak lors de son succès initial en Turquie. L’engouement manifesté en Allemagne, accompagné des violentes condamnations de plusieurs politiciens de ce pays, a suscité une nouvelle vague d’articles en Europe et même aux États-Unis. Edmund Stoiber, chef de la CSU bavaroise, parti chrétien affilié à la droite extrême, avait en effet appelé au boycott du film. Non sans habileté, il n’exigeait pas une censure d’État, mais demandait aux exploitants de cinémas de retirer spontanément La Vallée des loups de l’affiche. Relayé par certains responsables des Verts et par le Conseil Central des Juifs d’Allemagne, son mot d’ordre a été suivi par le circuit de salles Cinemaxx, qui a renoncé le 23 février à l’exploitation du film. Cependant, cette mesure n’a porté que sur 12 copies sur les 68 en circulation en Allemagne. Une véritable polémique est ainsi apparue, reprenant fréquemment les mêmes accusations : ce film serait non seulement «anti-américain», mais également antisémite.

Kurtlar Vadisi – Irak est ensuite sorti en Belgique et en Suisse, mais n’était prévu sur les écrans français qu’en avril. L’énorme succès de son exploitation dans les pays limitrophes a cependant poussé de nombreux curieux à partir à le visionner en Allemagne ou en Belgique. Le distributeur pour l’Hexagone, Too Cool (producteur-diffuseur de films turcs), a alors avancé la date de sortie au 1er mars, avec 15 copies en version originale sous-titrée destinées aux villes comptant une forte minorité turque (Paris, Colmar, Oyonnax, Lille, Lyon…). Curieusement, aucune revue consacrée aux spectacles parisiens n’a annoncé cette sortie, qui a eu lieu à Paris dans l’ancienne salle de la Cinémathèque française, située 42 boulevard Bonne Nouvelle et aujourd’hui consacrée aux cinémas du monde (son nouveau nom est d’ailleurs «Cinéma du monde»). Certains médias comme Le Monde, puis Canal + et France 3 (réseau national) ont bien signalé l’événement, mais toujours sur le mode de l’hostilité et du parfum de scandale.

Nous avons vu La Vallée des loups – Irak, qui apparaît bien plus pertinent et bien plus riche que la plupart des médias occidentaux officiels ne le prétendent. Il s’agit d’une œuvre hybride, mêlant action brute, cinéma populaire oriental et scènes de réflexion beaucoup plus élaborées. Le film, ouvertement conçu pour le grand public, reprend tous les codes du cinéma d’action hollywoodien pour les appliquer à un message politique diamétralement opposé : la dénonciation de l’impérialisme états-unien, de sa sanglante occupation de l’Irak et de son mépris des peuples. Il est ici utile de préciser que le présent article se base sur les sous-titres français des copies en version originale distribuées dans l’Hexagone.

Les relations turco-états-uniennes en toile de fond

Suite de l’action : Polat Alemdar s’introduit donc en Irak avec deux de ses fidèles lieutenants. Leur voiture est arrêtée par des gardes-frontière kurdes peu amènes (les peshmergas qui administrent le Kurdistan irakien pour le compte des États-Unis). Les trois agents turcs se voient obligés de les supprimer ; première scène ultra-violente du film, qui n’en est pas avare. Alemdar et ses hommes se rendent à Erbil, dans un hôtel de luxe appartenant à une chaîne américaine (le «Grand Harilton», référence aux hôtels Hilton), dans le but d’y attirer Sam William Marshall. Les peshmergas les repèrent et tentent de les arrêter dans la salle de restaurant. Alemdar se montre particulièrement méprisant avec ces Kurdes qu’il considère comme des collaborateurs. Il exige l’intervention du directeur états-unien de l’hôtel, expliquant qu’il a truffé le bâtiment de charges explosives télécommandées. Le directeur prévient Sam Marshall, qui se rend immédiatement sur place.

L’acteur états-unien Billy Zane incarne Sam Marshall

 

S’ensuit un dialogue très révélateur. Marshall (interprété par le comédien états-unien Billy Zane), ancien militaire qui dirige une unité secrète de la CIA dans le Nord de l’Irak, demande ce que des Turcs peuvent bien attendre de plus de la part des Etats-Unis : «Depuis 50 ans, nous vous payons, nous payons même l’élastique de votre slip. Vous en voulez encore plus ? Et puis, nous vous avons sauvés des communistes…» Allusion élégante à l’alliance scellée depuis la fin de la Seconde guerre mondiale entre les deux pays. Membre de l’OTAN, la Turquie est un territoire stratégique pour les États-Unis, qui y possèdent plusieurs bases militaires. Afin d’ancrer le pays dans la sphère occidentale du temps de la Guerre froide, Washington le fit largement bénéficier du plan Marshall. Le nom de Sam Marshall semble d’ailleurs un assemblage ironique d’«Oncle Sam» et de «Plan Marshall». «Je ne suis pas le leader d’un parti politique, ni un soldat, mais un simple Turc», répond Alemdar. Réponse intéressante, qui lui permet d’incarner la nation turque dans son ensemble, et qui rend le film totalement consensuel sur le plan de la politique intérieure turque. Son but est une vengeance symbolique : affubler Marshall d’un sac de jute. Mais celui-ci utilise le groupe d’enfants qui l’accompagne, et qui devait chanter lors d’une soirée de charité, comme un véritable «bouclier humain». Alemdar abandonne provisoirement l’affrontement.

Les scènes de l’hôtel sont entrecoupées de celles d’une action parallèle : la célébration d’un mariage arabe dans un village cerné par l’armée états-unienne. Les soldats attendent cyniquement le tir des traditionnelles salves d’honneur pour envahir le site à la recherche des «terroristes» armés. Ils n’hésitent pas à abattre un enfant à bout portant, puis à massacrer aveuglément les convives. Le marié, venu secourir sa femme, est tué sous ses yeux. Les images du carnage sont montées au ralenti pour amplifier leur pouvoir émotionnel.

Reconstitutions historiques

Les survivants sont transférés à la tristement célèbre prison d’Abu Ghraib. Des images de pure fiction, comme l’arrivée des prisonniers, morts et blessés couverts de sang, se mêlent à des évocations moins «gore» mais beaucoup plus angoissantes. Les auteurs ont soigneusement reconstitué certaines scènes réelles qui avaient révolté les opinions publiques à travers le monde. Il s’agit des images complaisamment filmées par des soldats états-uniens eux-mêmes, et montrant les tortures infligées à des détenus par une femme soldat, Lynndie England. La différence de traitement cinématographique est flagrante : cadrage et mise en scène sont sobres et très soignés, presque hyperréalistes. On voit la jeune femme s’acharner sur des prisonniers nus, entassés en une pyramide humaine. Tous les détails de la bande vidéo d’origine sont là, jusqu’à la mise en abyme du soldat filmant au caméscope.

«La Vallée des Loups Irak» reconstitue fidèlement certaines scènes réelles

À gauche, la photo d’un prisonnier irakien à Abou Ghraib prise par un soldat états-unien. À droite, making-of de la reconstitution de la scène dans le film.

 

Cet exemple n’est pas isolé. Un trait frappant du film (peu relevé par la presse dominante) est sa réutilisation de faits réels dans la peinture des exactions états-uniennes en Irak. Les journalistes qui dénoncent le parti-pris «anti-américain» de La Vallée des loups – Irak se plaignent invariablement de la représentation des occupants en tueurs sanguinaires. Ce qu’ils omettent de préciser, c’est que la grande majorité des méfaits évoqués est une reconstitution de faits tirés de la réalité. «Je ne partage pas les critiques d’anti-américanisme. J’ai travaillé en Irak et j’ai rencontré la plupart des faits racontés dans le film. Des scènes tout à fait parallèles à ce que j’ai vu sur place. Le scénariste a fait du bon travail. Ils ont transmis les faits à l’écran», affirme Jérôme Bastion, le correspondant en Turquie de Radio France Internationale, cité par le site turco-belge Belexpresse [2].

L’attaque du mariage fait ainsi référence au bombardement, par l’aviation états-unienne, d’une noce dans le village de Moukaradib (région d’Al-Qaëm, dans l’Ouest de l’Irak), qui avait tué plus de 40 civils en mai 2004. Face aux protestations, le commandement militaire avait affirmé avoir frappé une «réunion de terroristes». Autre séquence marquante, celle se déroulant dans un village au cours de la prière du soir. Au moment où le muezzin s’exclame «À l’indépendance !», une roquette lancée par l’occupant pulvérise son minaret. Dans la réalité, les forces militaires états-uniennes n’ont pas hésité à frapper des lieux de culte. On se souvient notamment du bombardement de la mosquée Hadret Mohammediya à Falloudjah le 15 avril 2004, au cours duquel le minaret avait été détruit, tout comme l’école coranique et une partie des murs d’enceinte.

Lors des scènes situées à la prison d’Abu Ghraib, on avait pu voir un médecin états-unien au visage couturé (Gary Busey, fameux second rôle à Hollywood) sortir un organe sanguinolent des entrailles d’un détenu, puis le déposer dans un des nombreux containers destinés à l’étranger : «Organe humain pour transplantation», lisait-on sur les couvercles, à destination de Londres, New York et Tel Aviv. Ce passage a suscité les plus vives critiques et traduit, selon nombre des journalistes de la presse dominante, un antisémitisme flagrant. Cependant, aucun ne s’est donné la peine d’enquêter sur le thème de la transplantation d’organes en Irak occupé. S’ils l’avaient fait, ils auraient découvert que le trafic d’organes se développe de manière inquiétante depuis l’invasion, sur le terreau de la misère. De nombreux Irakiens au chômage acceptent en effet de vendre leurs organes au plus offrant – il s’agit le plus souvent de reins. Bénéficiaires : certains Irakiens fortunés, mais aussi des «touristes santé» étrangers attirés par les tarifs pratiqués – à l’hôpital Karama de Bagdad, on peut acheter un rein pour 2.000 à 3.000 dollars. Les donneurs acculés à cette décision extrême viennent des quartiers les plus pauvres de Bagdad, notamment du quartier de Sadr City, mais aussi du reste du pays. Les risques de complications parfois mortelles encourus par ces donneurs sont accrus par la malnutrition, la pénurie de médicaments et la situation sanitaire dramatique du pays [3]. Le journal algérien La Nouvelle République s’est également fait l’écho d’un trafic mafieux de reins qui mène des malades algériens désespérés en Irak via la Jordanie. Faute d’une application minutieuse des protocoles médicaux, 90% des transplantés décèdent eux aussi à brève échéance. [4].

Ces informations font référence à des trafics d’organes sur donneurs «consentants». Le film évoque quant à lui des pratiques effectuées sur des prisonniers d’Abu Ghraib, et sur des morts victimes de tirs états-uniens. La fiction se base ici sur des informations diffusées par la presse arabe : selon Fakhriya Ahmad dans le quotidien saoudien Al Watan daté du 18 décembre 2004, des rapports de services secrets européens ont fait état d’un important trafic d’organes prélevés sur des morts et des blessés ; organes transférés d’abord dans des cliniques privées, puis aux États-Unis. La prison d’Abu Ghraib est clairement mise en cause ; nombre de détenus exécutés y subiraient des ablations d’organes.

Les critiques de la presse dominante

Autre élément du film contesté par ses détracteurs, les villes de destination indiquées sur les containers, Londres, New York et Tel-Aviv. Les deux premières font allusion aux deux principaux membres de la «Coalition», USA et Royaume-Uni. La référence à Israël est une mise en cause de la présence officieuse de forces israéliennes en Irak, plutôt qu’une stigmatisation antisémite. En effet, la participation d’Israël à l’occupation de l’Irak est signalée par de nombreux observateurs. Le quotidien israélien Yedioth Ahronoth a par exemple confirmé dans son édition du 1er décembre 2005 que des citoyens israéliens ayant une grande expérience dans le «combat militaire d’élite» (la formulation suggère qu’il pourrait s’agir d’anciens soldats de l’armée israélienne) entraînaient les milices kurdes dans le Nord de l’Irak [5]. Utilisant la raison sociale de compagnies israéliennes spécialisées dans la sécurité et le combat anti-terroriste, ces unités avaient établi un camp d’entraînement dans une zone désertique du Nord de l’Irak. Ils formaient des cellules «anti-terroristes» d’élite pour le compte du gouvernement autonome kurde d’Irak.

Certains voient une preuve d’antisémitisme dans le personnage même du médecin états-unien, présenté comme juif. En fait, rien ne permet de l’identifier ainsi ; on n’apprend sa judéité que plus tard, au cours d’un dialogue entre Sam Marshall et lui, alors qu’ils plaisantent au sujet de leurs religions respectives. L’intention des scénaristes et du réalisateur ne semble pas être de développer de l’antisémitisme. Il s’agit plutôt de critiquer la logique de «choc des civilisations» des forces d’occupation en Irak, qui mènent ouvertement une «croisade» judéo-chrétienne, sous l’alibi criminellement mensonger d’instaurer la démocratie en Irak. Car Sam Marshall est un chrétien intégriste. On retrouve ainsi les déclarations du président états-unien dans la bouche de Sam Marshall, qui, agenouillé devant un crucifix, parle de l’occupation de l’Irak comme d’une mission divine. Son personnage est par ailleurs un clin d’œil à Condoleeza Rice ; comme elle, il est mélomane et pianiste virtuose. Il décide même de s’approprier le piano blanc de Saddam Hussein, symbole du pouvoir absolu. Mais sa cruauté sarcastique et pleine de morgue, son élégance vestimentaire rappellent également les officiers nazis tels qu’ils sont traditionnellement dépeints dans le cinéma hollywoodien. Persuadé du bien-fondé de ses actes, Sam Marshall évoque dans ses prières l’aide «humanitaire» qu’il offre au peuple irakien. Des images mentales le montrent à bord d’un camion, en train de lancer des boîtes de nourriture à une foule affamée, puis des ballons à des enfants reconnaissants. Les plans suivants présentent des médecins occidentaux vêtus de blanc, en train d’ausculter de pauvres Irakiens – images maintes fois diffusées à la télévision sous nos latitudes, au gré des différents conflits qui déchirent le monde…

Dernière scène taxée d’antisémitisme, celle située dans le restaurant de l’hôtel, pendant laquelle Alemdar explique au directeur du «Grand Harilton» qu’il a piégé le bâtiment et qu’il vaut mieux rester discret dans les négociations, car, dit-il, «Vos clients sont mal à l’aise». Pour illustrer ses propos, un plan très bref montre un juif orthodoxe en tenue traditionnelle (longue tunique noire, chapeau, mèches de cheveux spiralées) se lever de son siège et quitter la pièce. Certes, cette probable tentative d’humour n’est pas d’une grande finesse, et peut être ressentie comme ambiguë. Mais elle semble surtout enfoncer le clou quant à la collusion politique et militaire des États-Unis et d’Israël dans l’occupation de l’Irak (les autres tables de ce restaurant chic sont garnies de bourgeois occidentaux, sans doute états-uniens). Dans ce cas, le personnage juif orthodoxe est assimilé à un Israélien, amalgame que l’on ne peut en aucun cas cautionner, mais qui – même si on peut le regretter – est fréquemment utilisé au Moyen-Orient, sans qu’il soit forcément teinté d’antisémitisme. En effet, Israël se qualifie lui-même d’État juif, et les masses populaires du Moyen-Orient, qui ont un accès réduit à l’éducation académique, ont tendance à superposer les deux concepts.

La représentation d’un islam éclairé

Le récit se poursuit avec le désir de vengeance de Leila, la jeune mariée dont l’époux a été abattu par les soldats états-uniens. Sa première impulsion, dictée par la révolte et le désespoir, est de commettre un attentat-suicide contre l’occupant. Mais Abdurrahman Halis Kerkuki, le sheikh de son village qui l’a élevée à la mort de ses parents, condamne ce projet. Il lui explique que cet acte serait doublement contraire aux enseignements de l’islam. D’abord par le sacrifice impossible à chiffrer de victimes innocentes. Mais aussi car cela entérinerait la représentation des musulmans comme des monstres inhumains, des kamikazes qui tuent lâchement et aveuglément. «D’ailleurs, dit le sheikh, peut-être les Occidentaux organisent-ils eux-mêmes ces attentats…» On assiste par ailleurs à l’attentat-suicide d’un Irakien (le père de l’enfant assassiné le soir du mariage), qui déclenche sa bombe sur une place de marché. Leila avait auparavant tenté de le dissuader, en vain. Les images n’épargnent aucun détail au spectateur : membres arrachés, moignons à vif, cadavres couverts de sang. La plupart des victimes sont des civils ; le message est limpide.

Le personnage du sheikh Kerkuki (son nom semble indiquer une origine kurde) est aussi important dans le film que celui de Polat Alemdar. Il est aimé et respecté par tous les habitants de la région, qu’ils soient turkmènes, kurdes ou arabes. Leila, par exemple, est arabe, et vit chez une vieille femme kurde. Le sheikh, connu pour sa droiture et sa sagesse, est un lien essentiel entre les différentes communautés. Il est toujours prêt à porter secours à ceux qui le sollicitent, quelle que soit leur origine ethnique. Il symbolise la force unificatrice et porteuse de paix de l’islam. Alemdar, c’est l’espion au look moderne, qui évoque la nation turque laïque. On l’a qualifié à tort de «Rambo turc» ; son physique est plutôt celui d’un James Bond propre sur lui, arborant un costume à l’occidentale. Le sheikh Kerkuki, vêtu de soieries traditionnelles, c’est l’incarnation de l’islam éclairé.

Après avoir empêché Leila de commettre un attentat suicide, il intervient in extremis alors que des résistants s’apprêtent à décapiter un journaliste états-unien. Dans un local nu, le journaliste est agenouillé, ligoté, ses papiers d’identité bien en évidence, devant deux Irakiens masqués d’un keffieh et armés l’un d’une mitraillette, l’autre d’un sabre. Un troisième homme filme au camescope. «Nous couperons des têtes jusqu’à ce que les Américains, les Britanniques et les Juifs quittent l’Irak !» s’écrie l’un des exécuteurs. «À qui voulez-vous ressembler ?» s’écrie alors le sheikh, «Aux marionnettes qui travaillent pour les tyrans ?» Une manière de se demander qui organise véritablement ces effroyables exécutions d’Occidentaux diffusées en vidéo depuis l’invasion de l’Irak. Kerkuki semble du même coup condamner implicitement l’emploi du mot «Juifs» pour désigner les Israéliens.

Scène du film évoquant la vidéo de la décapitation de Nick Berg

 

Les valeurs de sagesse de l’islam, ses traditions millénaires sont illustrées par une danse. Le sheikh Kerkuki et de nombreux autres fidèles forment un cercle pour exécuter une très belle danse soufie, à mi-chemin entre méditation et transe. La caméra suit le rythme de la danse par d’amples mouvements circulaires ; elle se place fréquemment à la verticale des danseurs pour mieux capter leur lente chorégraphie. Le soin apporté à ces images contraste à nouveau avec certaines scènes beaucoup plus triviales. D’autres plans s’intercalent alors, ceux de l’expulsion de familles entières de leurs maisons. De pauvres gens entassent leurs modestes affaires sur des carrioles, chassés en raison de la présence de pétrole dans le sous-sol de leurs villages. Et tout au long de cette double séquence s’élèvent, en voix off, les paroles du sheikh. Il appelle à la prière pour résister aux attaques ennemies, et célèbre les bienfaits de l’islam, «la religion de la paix».

À l’inverse, les forces états-uniennes sont présentées comme manipulant les différentes communautés pour asseoir leur domination : Sam Marshall se vante d’avoir dressé Kurdes, Turkmènes et Arabes les uns contre les autres. Les auteurs sont particulièrement sévères avec les collaborateurs kurdes. On pourrait y voir une preuve de l’hostilité traditionnelle des Turcs envers les Kurdes (ethnie présente également en Turquie, et qui revendique son indépendance depuis des décennies par le biais de véritables guérillas) si la situation décrite dans La Vallée des loups ne reflétait une tragique réalité. En effet, les États-uniens se sont appuyés sur les Kurdes d’Irak pour tenter d’écraser la résistance en Irak du Nord. En échange, ils ont concédé l’autonomie au Kurdistan irakien. Ce plan a été accéléré par le refus de la Turquie d’ouvrir son territoire aux troupes états-uniennes au moment de l’invasion, en mars 2003. Et de fait, les indépendantistes kurdes d’Irak ont décidé de collaborer pleinement avec l’occupant, choisissant ainsi une politique ethniciste face aux populations arabes et à la minorité turkmène.

La conscience nationale turque en filigrane

En tant que film turc, Kurtlar Vadisi véhicule avant tout les préoccupations de la Turquie face à l’occupation de l’Irak. Il traduit la prise de distance d’une partie des instances dirigeantes turques par rapport à la politique de leur allié états-unien. Depuis l’attaque de l’Irak, les relations entre les deux pays restent relativement tendues, la Turquie s’inquiétant en outre du sort des populations turkmènes.

De même, le film témoigne d’un vibrant nationalisme turc, que cette guerre tragique ne peut qu’enflammer. Il ne faut pas oublier que la Turquie est issue du légendaire empire ottoman, qui s’étendait à son apogée des Balkans à l’Afrique du Nord et à la péninsule arabique, et englobait l’Irak. Dans ce grand spectacle héroïque, on décèle en filigrane la nostalgie de l’empire, de sa puissance unificatrice qui, selon la vision de certains Turcs, veillait à l’harmonie des cultures et des religions qui le composaient. Au début de la narration, l’officier écrit dans sa lettre d’adieu : «Tous les gouvernants de ce pays [l’Irak] ont opprimé le peuple, à l’exception de nos ancêtres». De même, le nom du héros, Alemdar, signifie en turc «porte-drapeau».

Ces signes sont à rapprocher de la stratégie actuelle de la Turquie, qui cherche à restaurer son ancienne influence dans les pays turcophones d’Asie centrale et du Caucase du Sud. Depuis le début des années 90, Ankara a construit de nouveaux centres culturels turcs dans les cinq pays turcophones de l’ex-URSS : Kazakhstan, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizistan et Azerbaïdjan. La politique du gouvernement turc porte également sur les secteurs de l’économie, du commerce et de l’énergie.

La Vallée des loups est donc avant tout un film conçu pour le public turc. En effet, le peuple est bien plus radicalement opposé à l’agression de l’Irak que ses élites. L’action est ainsi parsemée d’allusions qui peuvent facilement échapper au spectateur non turc, comme cette scène où un chœur d’enfants irakiens chante docilement devant Sam Marshall le prélude de L’Hymne à la Joie de Beethoven. Il s’agit d’une subtile mise en cause de l’Union européenne (qui s’est approprié ce chant comme hymne officiel), perçue comme une courroie de transmission de la politique états-unienne.

Les méchants sont les États-uniens

L’énorme succès du film en Turquie apparaît également tout à fait logique. Les Turcs ont vu d’innombrables films d’action hollywoodiens dans lesquels les Asiatiques, les Russes, les Arabes, étaient les méchants – des méchants particulièrement stupides et cruels, qui finissaient toujours par être terrassés par les gentils états-uniens. On peut citer par exemple la série des Delta Force avec l’acteur-karateka Chuck Norris. Le slogan de Delta Force 1 (1986) est : «Ils ne négocient pas avec les terroristes, ils les explosent». Les terroristes, en l’occurrence, sont de misérables Palestiniens qui détournent un avion… Delta Force 2, sous-titré «La Filière colombienne» (1990), troque les Palestiniens contre un trafiquant de drogue Sud-Américain, psychopathe de surcroît. La série a depuis connu de nombreux autres avatars. On ne peut bien sûr omettre Rambo 2 et 3, archétypes de la propagande revancharde et musclée. Dans Rambo 2 (1985), le personnage incarné par Sylvester Stallone, vétéran de la guerre du Vietnam, repart y libérer des soldats états-uniens toujours retenus prisonniers. Il en profite pour massacrer des hordes de Vietnamiens. Rambo 3 (1988) se déroule en Afghanistan, où Stallone débarque pour abattre un maximum de Soviétiques (à l’époque, les Moudjahidines sont considérés comme des gentils… Le film de la série James Bond Tuer n’est pas jouer - Living Daylights, 1987 - sorti un an plus tôt partageait cette approche). Rappelons que le profil de Polat Alemdar n’est nullement inspiré par Rambo, guerrier body-buildé. Détail savoureux, ce physique à la virilité caricaturale se retrouve exclusivement chez les mercenaires de Sam Marshall, tous interprétés par des acteurs culturistes aux muscles hypertrophiés, moulés dans des débardeurs, mâchant du chewing-gum et arborant de grosses chaînes.

Dans tous ces sous-produits hollywoodiens, les «métèques» parlent presque toujours anglais, et semblent ignorer leur propre langue. Ils n’ont aucune identité propre. Dans Kurtlar Vadisi – Irak, ce sont cette fois les acteurs états-uniens qui sont intégralement doublés en turc – l’effet est irrésistible !

Plus récemment, la série télévisée 24 heures chrono, officiellement subventionnée par la CIA, a suscité un scandale légitime en Turquie. Dans cette série qui se déroule en temps réel (24 épisodes composant une journée de l’action), le héros Jack Bauer travaille pour la cellule anti-terroriste de la CIA. Programme extrêmement populaire partout dans le monde, 24 heures chrono s’est déjà illustré par sa volonté de légitimer la torture. Mais la quatrième saison a particulièrement ému la Turquie ; en effet, dans cette enquête, les terroristes que combat Bauer sont des Turcs. Comme souvent dans l’industrie du divertissement états-unien, les auteurs font état de leur grande culture en filmant des phrases turques rédigées… en écriture arabe.

Une fiction vengeresse

Certains journalistes occidentaux se sont inquiétés de la liesse manifestée par le public turc dans les salles obscures. Notamment à la fin, lorsque Polat Alemdar poignarde Sam Marshall et remue littéralement le couteau dans la plaie. À ce moment, nombre de spectateurs applaudissent spontanément. Mais quoi de plus compréhensible ? Cette fiction vengeresse est un véritable exutoire pour une population confrontée au chaos que font régner les forces états-uniennes aux portes de la Turquie. Dans chaque scène où les hommes de Polat Alemdar abattent des GI’s, le sentiment de revanche est palpable. Aux yeux des spectateurs turcs, enfin, justice peut être rendue, même de manière virtuelle.

Le retour du cinéma turc

La sortie d’une telle superproduction confirme aussi la renaissance du cinéma turc. Il faut préciser qu’au cours des années 60 et 70, le cinéma turc fut (Hollywood mis à part) le second cinéma du monde après le cinéma indien. La Turquie possède une double tradition de grands divertissements populaires et de films d’auteur s’interrogeant sur les enjeux économiques, politiques et sociaux, même si réalisateurs et scénaristes durent lutter inlassablement contre les censures des différentes dictatures. Le cinéaste emblématique du pays reste le grand Yilmaz Güney, auteur de chefs-d’œuvres tels Yol (1982) et Le Mur (1983), qui passa de longues années en prison et dut écrire une partie de ses films depuis sa cellule. Güney connut une consécration internationale lorsque Yol obtint la palme d’or au Festival de Cannes, mais il mourut prématurément en 1984, à l’âge de 47 ans, à la suite des mauvais traitements subis en prison. Le cinéma turc retrouve depuis le milieu des années 90 une vitalité croissante, après une période de déclin engendrée par les conséquences du coup d’état militaire pro-US de 1980. Le réalisateur de Kurtlar Vadisi – Irak, Serdar Akar, n’est d’ailleurs pas un inconnu. Son premier long métrage, Gemide (À bord), avait été présenté à la Semaine de la critique du Festival de Cannes en 1999.

 

La Vallée des loups est à la fois une grande offensive commerciale, dotée d’un budget colossal pour le pays, et un remarquable brûlot politique. Lors de la présentation de gala à Istanbul, les gardes chargés de la sécurité arboraient ainsi de superbes uniformes de l’armée états-unienne… L’acteur états-unien d’origine grecque Billy Zane, qui incarne l’ignoble Sam Marshall, a donné plusieurs interviews au cours de cette avant-première. Il déclare avoir accepté de tourner dans Kurtlar Vadisi pour exprimer son opposition à l’agression de l’Irak. «Je suis patriote, c’est pourquoi j’ai interprété ce rôle. Bien sûr, le film est un mélodrame, mais basé sur des faits réels.» [6] Au cours d’un entretien télévisé, il a précisé : «Les horreurs de la guerre doivent être montrées. J’ai joué dans ce film parce que je suis pacifiste, je suis contre tous les types de guerre.» [7] «C’est un film d’action politique», ont pour leur part affirmé les deux scénaristes Raci Þaþmaz (également directeur de la société de production, Pana Film) et Bahadir Özdemer, «un film contre la guerre. La guerre est un drame, une tragédie pour le peuple [irakien], il faut y mettre fin.» [8]

Les critiques exprimées contre le film par la presse occidentale relèvent d’une lecture au premier degré, tandis que le spectateur turc perçoit avec jubilation les scènes les plus caricaturales comme une dénonciation en miroir du racisme d’Hollywood.

Le film répond à la violence de l’impérialisme états-unien par la fierté du nationalisme turc, mais aussi par l’évocation des valeurs d’un islam éclairé, apportant paix, justice, tolérance et favorisant la réconciliation des communautés face à l’intégrisme arrogant des États-Unis. Certains pourraient percevoir ce message comme une contribution différente mais symétrique à la logique du «choc des civilisations» prônée par les néo-conservateurs au pouvoir aux États-Unis. De fait, cette vision reflète la situation actuelle de la Turquie. Après la chute du Mur de Berlin, les perspectives de lutte contre l’impérialisme basées sur un concept de «lutte des classes» semblèrent soudain bien lointaines. En outre, les dictatures qui s’étaient succédées en Turquie – avec la complicité des États-Unis – depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avaient décimé des générations de militants anti-impérialistes progressistes – fait que l’on retrouve également dans plusieurs pays du Moyen-Orient et du tiers-monde en général. Le combat contre l’hégémonie états-unienne se recentre ainsi de manière croissante sur les valeurs culturelles musulmanes, l’une des bases communes de l’identité turque laïque et du monde arabe.

La Vallée des loups – Irak, œuvre inégale et parfois contradictoire, mais étonnamment riche, a le mérite de porter un message politique fort, celui du refus de l’Empire et de sa politique de «guerres préventives». Cet impérialisme se croit invincible – le film lui offre un avertissement en forme de pied-de-nez, l’avertissement vengeur de David à Goliath…

Mireille Beaulieu

Diplômée de géopolitique et chercheur en histoire du cinéma. Programmatrice cinéma, journaliste.

 

 


[1] Voir le site officiel du film : www.kurtlarvadisiirak.com.

[2] L’intérêt des étrangers à «Vadi», Belexpresse, 5 février 2006.

[3] Voir à ce sujet le rapport de l’Irin, Réseau Intégré Régional d’Information de l’ONU, 12 juillet 2005.

[4] Article de F. Amalou, La Nouvelle République, 27 septembre 2004.

[5] «Israelis trained Kurds in Iraq», par Anat Tal-Shir , Yedioth Ahronoth, 12 janvier 2006.

[6] Interview diffusée par Bloomberg, 3 mars 2006.

[7] «Moviegoing Turks meet new enemy, and it is U.S.», par Sebnem Arsu, New York Times, 13 février 2006.

[8] «Buddha und Gandhi gegen die Ungläubigen», par Reinhard Mohr, Der Spiegel, 2 mars 2006.

 

 

 

Tribunes et décryptages - 5 mai 2006

Rumsfeld est-il vraiment menacé ?

Décryptage

Depuis le début du mois d’avril 2006, d’anciens généraux états-uniens appellent à la démission du secrétaire à la Défense. Anthony Zinni, Greg Newbold, John Riggs, John Batiste, Paul Eaton, Charles Swannack, Paul K. Van Riper et Wesley Clark remettent en cause les compétences de Donald Rumsfeld et critiquent son autoritarisme. Ce tollé a été accueilli par une partie de la presse internationale, et notamment européenne, comme un signe d’affaiblissement de M. Rumsfeld, voire comme une remise en cause globale de l’action de l’administration Bush.

Cette position nous semble exagérément optimiste. Elle relève, à nos yeux, du même type de phantasme que celui qui avait poussé les cercles atlantistes européens à voir, ou du moins à présenter, John Kerry comme la solution à tous les maux de l’impérialisme états-unien incarné de façon caricaturale par George W. Bush. Elle traduit le malaise des éditorialistes à soutenir le bellicisme américaniste lorsque celui-ci se donne Donald Rumsfeld comme visage. Toutefois, ces états d’âme doivent être pris pour ce qu’ils sont, rien de plus. Les mêmes journalistes qui votaient Kerry et décrivaient Bush comme un illuminé se sont ralliés à lui dès le résultat du scrutin connu. Ils ne manqueront pas plus de ravaler leur acidité et d’applaudir le secrétaire à la Défense dès qu’ils auront pris conscience du rapport de forces.

Observons par ailleurs que rares sont les généraux protestataires remettant en cause globalement l’action de l’administration Bush ou la politique étrangère néo-conservatrice dans son ensemble. La plupart se borne à un point de vue strictement militaire et juge que Donald Rumsfeld n’est pas la personne adéquate pour mener la guerre en Irak ou bien qu’il a commis des erreurs qui justifieraient sa démission. La légitimité de la guerre elle-même n’est qu’incidemment débattue. D’où l’on peut conclure que la révolte actuelle n’a pas pour enjeu de déterminer s’il doit ou non y avoir une nouvelle guerre (en Iran, en Syrie…), mais qui la conduira depuis le Pentagone.

De plus, ces protestations ne sont pas nouvelles. Anthony Zinni avait déjà stigmatisé la politique des néo-conservateurs (ce qui lui avait valu d’être taxé d’antisémitisme par le journaliste néo-conservateur Joel Mowbray). Wesley Clark, ancien candidat aux primaires démocrates lors de la présidentielle de 2004, dénonce régulièrement la politique de l’administration Bush depuis plusieurs années, non sans arrière-pensées électorales. Enfin, une partie de l’état-major apprécie peu les projets de réformes du Pentagone voulus par Donald Rumsfeld et qui mettent l’accent sur l’emploi de plus en plus important des forces spéciales.

La multiplication d’appels à la démission dans un cours laps de temps donne l’impression d’un mouvement d’ampleur qui n’existait pas auparavant. Cependant, il s’agit là d’un effet déformant de la presse. Il n’y a pas plus de contestataires dans les armées aujourd’hui qu’hier. La nouveauté, c’est qu’ils disposent de relais dans les médias. Et cette nouveauté est elle-même relative puisque une alliance anti-Rumsfeld de gradés et de journalistes s’était déjà formée à propos des tortures à la prison d’Abu Graib. À l’époque, des militaires s’étaient rebellés et avaient fait circuler des photographies sur internet pendant des mois avant de trouver un écho dans la presse. Les éditorialistes avaient soudainement crié au scandale et exigé la démission du secrétaire à la Défense. En définitive, M. Rumsfeld était sorti grandi de la crise : il avait nié contre toute évidence avoir donné l’ordre de recourir à des sévices tout en amplifiant sa politique au point d’étendre les capacités de traitement des prisons de Guantanamo et de Bagram.

Cette fois encore, Donald Rumsfeld peut compter sur ses soutiens politiques et militaires. Il peut espérer profiter de cette nouvelle crise pour écarter définitivement toute critique de son système de commandement et imposer enfin les réformes qu’il peine à réaliser depuis cinq ans.

L’ancien général des Marines, Michael DeLong, vient à son secours dans le New York Times. Il présente Donald Rumsfeld, dont il a été un des conseillers militaires, comme une personnalité volontaire et déterminée. Il réfute les accusations d’autoritarisme et affirme qu’il est à l’écoute de ses subordonnés. L’auteur prétend que les critiques sur la gestion de la Guerre d’Irak sont infondées et émanent parfois de personnes qui avaient la possibilité d’infléchir la politique menée en Irak lorsqu’ils étaient en service. Il assure que le principal problème lié aux suites de l’invasion vient des falsifications d’information émanant des exilés irakiens qui ont faussé l’analyse du Pentagone. Ce dernier argument est une justification classique des partisans de la guerre depuis que l’excuse des armes de destruction massive a été invalidée. Elle consiste à rejeter toute la responsabilité de l’intoxication de l’opinion états-unienne sur les exilés irakiens qui témoignaient mensongèrement de l’existence de ces armes en les présentant comme des acteurs politiques autonomes ayant mentis pour servir leurs propres buts et non comme des agents de désinformation appointés par les services secrets états-uniens ou le Pentagone.

L’ancien secrétaire à la Défense de Richard Nixon, Melvin R. Laird, et l’ancien général de l’US Air Force, Robert E. Pursle, partagent ce point de vue dans le Washington Post. Ils dénoncent l’attitude des généraux qui, au mieux, ne voient que par le petit bout de la lorgnette et ne comprennent rien à la stratégie globale du secrétaire à la Défense ou, au pire, cherchent des bouc-émissaires pour se couvrir face aux difficultés rencontrées. Pour les auteurs, il est évident que les généraux ont eu la possibilité de s’exprimer face à Donald Rumsfeld, ils sont donc responsables eux aussi des problèmes rencontrés en Irak.

Ce dernier argument, présentant les ex-généraux critiquant Donald Rumsfeld comme des individus soucieux de trouver un bouc émissaire civil pour mieux exonérer l’armée de ses erreurs est fréquent dans la presse états-unienne.

L’éditorialiste néo-conservateur du Los Angeles Times, Max Boot, estime qu’accabler ainsi Donald Rumsfeld est une ruse des militaires pour faire oublier leurs propres torts. L’analyste militaire du Center For Strategic & International Studies, Harlan Ullman, estime lui aussi dans le Washington Times, que les critiques des généraux sont inappropriées et que les erreurs en Irak sont collectives.

Ce point de vue n’est pas partagé uniquement par les partisans traditionnels de la Maison-Blanche puisque même l’ancien colonel de l’US Army, Andrew J. Bacevich, fréquemment critique de l’action du Pentagone, dénonce l’hypocrisie de la position des généraux dans le Los Angeles Times. De son côté, l’éditorialiste du Washington post, David Ignatius, demande, comme les généraux, la démission de Donald Rumsfeld mais s’en démarque en affirmant que les généraux sont tout aussi responsables que le secrétaire à la Défense des problèmes en Irak.

Sitôt énoncées, les critiques des généraux sont déjà partiellement invalidées par les élites états-uniennes. Elles ne devraient donc pas faire réellement vaciller l’emprise du secrétaire à la Défense sur le Pentagone.

Cela n’empêche pas toutefois une partie de la presse internationale de rêver à sa démission. C’est notamment le cas de nombreux éditorialiste de la presse arabe.

L’analyste politique libanaise Sahar Baasiri estime dans Annahar que M. Rumsfeld est affaibli. Elle juge que le fait que des généraux sortent ainsi de leur réserve est un phénomène rare dans l’histoire des États-Unis et a donc son importance. Elle estime qu’il s’agit de la preuve que la méthode Rumsfeld a échoué et qu’il pourrait entraîner toute l’administration Bush dans sa chute, en effet sa seule démission ne permettrait pas de redresser la barre en Irak.

Dans Al Quds Al Arabi, le journaliste palestinien, Jawad Albachiti, prévoit que Rumsfeld va probablement perdre son poste. Citant les déclarations du secrétaire à la Défense sur l’Irak, il juge que ses propos incohérents et ses justifications maladroites démontrent qu’il est à l’agonie. Toutefois, il tempère bien vite son optimisme : la démission de Donald Rumsfeld n’empêchera pas les partisans d’Israël au sein de l’administration Bush ou au Congrès de préparer une attaque contre l’Iran.

D’une manière générale, tous les intervenants dans ce débat réfléchissent comme si Donald Rumsfeld était un ministre comme un autre que le président pourrait congédier à la veille d’élections pour changer son image. C’est oublier qu’il joue un rôle central dans le système de défense US depuis 1975 indépendamment des fonctions politiques et entrepreneuriales qu’il a occupées. Or, au cours de ces trente dernières années, aucun président n’a osé défier le complexe militaro-industriel sur lequel M. Rumsfeld exerce un leadership incontesté. Et M. Bush ne se lancera pas sur cette voie pour le seul plaisir de satisfaire les jérémiades de quelques vieillards en uniforme.

Bien que la mobilisation des généraux retraités tienne plus du baroud d’honneur que de l’offensive victorieuse, les démocrates états-uniens et leurs alliés européens s’y joignent pour contester la politique menée par l’administration Bush vis-à-vis de l’Iran. Ils feignent de croire que des militaires se rebellent contre le pouvoir civil et refusent de lui obéir. Etrangement ces vertueux démocrates apportent leur soutien à ce qu’ils interprètent à tort comme une mutinerie.

Le 26 avril 2006, l’International Herald Tribune, filiale européenne du New York Times, a publié deux tribunes réclamant une solution pacifique à cette crise.

L’ancien conseiller de sécurité nationale de l’ex-président Carter, Zbigniew Brzezinski, estime que les États-Unis s’isoleraient sur la scène internationale, provoqueraient une crise économique mondiale et s’embourberaient au Moyen-Orient. L’auteur craint un acte d’hubris impériale qui mettrait fin à la prépondérance états-unienne. Il appelle donc à la négociation avec l’Iran et à une attitude visant à faire baisser les tensions.

Le même jour, un collectif d’ex-ministres des Affaires étrangères (Madeleine Albright, Joschka Fischer, Jozias van Aartsen, Bronislaw Geremek, Hubert Védrine et Lydia Polfer), développe une analyse similaire. Ils demandent eux aussi que les États-Unis renoncent à une attaque de l’Iran et négocient directement avec Téhéran.

Notons que le choix de l’International Herald Tribune, quotidien à diffusion essentiellement européenne, marque sans doute davantage une volonté de souligner la position des démocrates et de leurs alliés européens auprès des populations européennes que de peser sur le débat états-unien.

Pour conclure, notons cette manière des élites européennes de tirer la polémique dans leur sens. Elles transforment une querelle de pouvoir interne au complexe militaro-industriel en un débat sur l’extension de la guerre à l’Iran. Ce faisant, elles expriment le dégoût que leur inspire le fait de devoir soutenir une agression contre l’Iran si elle devait avoir lieu. A contrario, elles montrent leur incompréhension des mécanismes du pouvoir à Washington et leur manque d’intérêt pour les réformes en cours. Pourtant, entre autres, M. Rumsfeld a bousculé les équilibres et imposé une prééminence du département de la Défense sur le département d’État qui devrait remettre en cause leur foi atlantiste.

 

 

Réseau Voltaire

 

 

 

Appel de la Fondation internationale pour la démocratie (IED)

Renversant les codes de la communication politique et de la bienséance, quelques-uns des plus célèbres universitaires états-uniens lancent un appel à la communauté internationale : la démocratie est en péril chez eux, ils ont besoin de soutien étranger. Les USA ne peuvent plus aider personne, ce sont désormais eux qui ont besoin d’assistance.

 

Nouvellement créée, la Fondation internationale pour la démocratie compte parmi ses membres fondateurs l’historien Howard Zinn, Munmia Abu-Jamal, l’essayiste Gore Vidal, Barabara Foley la présidente de l’Union des comités universitaires progressistes, Michael Parenti, l’ancien président de l’Association internationale de sociologie Immanuel Wallerstein, l’avocat Michael Ratner, le géographe David Harvey, et deux douzaines d’autres universitaires progressistes, avocats et citoyens engagés parmi les plus connus des États-Unis.

Préambule

Question

Comment le pays qui vient de se faire voler deux élections présidentielles aime-t-il se nommer ?

Réponse

«La plus grande démocratie du monde.»

Question

Quel nom le gouvernement illégitime de ce pays donne-t-il à sa politique de mise sous contrôle états-unien des peuples du monde entier – quel qu’en soit le prix pour eux et pour l’environnement – par une combinaison de moyens militaires, économiques et culturels ?

Réponse

«Democratic nation building» – «la reconstruction nationale démocratique» et «la promotion de la démocratie».

Question

Quel nom le Gouvernement des États-Unis a-t-il donné à l’organisation qu’il a créée pour déstabiliser les gouvernements étrangers qu’il désapprouve (y compris Haïti et le Venezuela dont les présidents ont été élus par un scrutin sincère) ?

Réponse

«The NATIONAL Endowment for Democracy» (N.E.D.) – la Fondation NATIONALE pour la démocratie.

N’est-ce pas là la meilleure illustration de l’ancienne maxime de La Rochefoucauld, selon laquelle «l’hypocrisie est l’hommage que le vice rend à la vertu» ? Dans un monde où n’existe pas de plus haute vertu que la démocratie, le Gouvernement états-unien, en faisant parade de ses vices les plus affreux sous la bannière de la «démocratie», pense avoir réussi un coup très astucieux. À nous de nous montrer plus intelligents, et de voir cette hypocrisie et les vices criminels qu’elle sert pour ce qu’ils sont. Et de lutter contre eux. Nous tous, ensemble.

L’Appel

À l’aide ! Au secours ! Il y a le feu dans la maison et nous sommes tous à l’intérieur. Devant cet incendie, le Gouvernement des États-Unis et les organisations qu’il subventionne, telle la Fondation nationale pour la démocratie (N.E.D.), réagissent … en y jetant de l’huile.

Ils appellent cela «la reconstruction nationale démocratique» – bel euphémisme en vérité pour désigner les guerres continuelles, le pillage des biens communs, l’explosion des inégalités économiques, les atteintes aux libertés civiles (y compris l’introduction de la torture), la dégradation croissante et la destruction sans vergogne de notre environnement naturel derrière la vitrine du «libre-échange» et la promesse (rarement tenue) d’élections «libres». Hors des États-Unis, les gens, par milliards, veulent que cette folie s’arrête, mais que peuvent-ils faire ? Notre organisation, nouvelle et indépendante, l’International Endowment for Democracy (I.E.D.) – la Fondation internationale pour la démocratie –, pense que cette folie ne s’arrêtera que si la politique de reconstruction nationale démocratique ou «democratic nation building» (la chose réelle et non la soif du pétrole) est appliquée aux États-Unis eux-mêmes, parce qu’ils sont le pays le plus responsable de ces effroyables développements mondiaux, et nous croyons que tous les individus, où qu’ils se trouvent, peuvent jouer un rôle dans l’accomplissement de cette tâche.

En résumé : si des groupes comme le National Endowment for Democracy (N.E.D.) utilisent l’argent du Gouvernement états-unien (d’où l’adjectif «NATIONAL») – plus une forte dose d’hypocrisie – pour saper la démocratie à l’étranger, l’International Endowment for Democracy (I.E.D.) espère utiliser l’argent venant de l’étranger (d’où l’adjectif «INTERNATIONAL») pour essayer de construire une démocratie réelle dans le pays qui en a le plus besoin, les U.S.A.

Nous appelons donc la communauté internationale à envoyer des observateurs pour superviser le déroulement des élections aux États-Unis. Y a-t-il encore quelqu’un dans le monde, hors des U.S.A., qui ne reconnaisse pas la nécessité de tels observateurs ?

Ce n’est pas qu’il y ait moins de démocratie en Amérique que partout ailleurs – bien des pays sont dans une situation plus défavorable à cet égard –, mais c’est que le déficit de démocratie dont souffre notre pays fait peser une menace plus grande sur «la vie, la liberté et la poursuite du bonheur» dans le monde que les pratiques de n’importe quel autre gouvernement. En tant que victimes des politiques destructrices de leur propre gouvernement, les États-uniens, dans leur grande majorité, n’ont aucun intérêt à les soutenir et en changeraient au plus vite si la démocratie fonctionnait comme on nous le raconte. S’ils ne le font pas , c’est qu’ils ne le peuvent pas, parce que les lois, les élections, les médias, les écoles, tous les moyens qui rendraient possibles de tels changements ont été détournés de leur mission (par la manipulation partisane et systématique de l’opinion et, de plus en plus, par la répression pure et simple), rendus inaccessibles (par la culture de l’ignorance) et, surtout, achetés à grand renfort de dollars ou même, «si nécessaire», volés (comme les deux dernières élections présidentielles). Qui peut douter que dans le monde entier les gens ont le plus grand intérêt à la démocratisation des Etats-Unis ?

C’est ici un événement probablement sans précédent : des États-uniens qui demandent l’aide des gens d’autres pays. Cependant, nombreux doivent être ceux qui, recevant cet appel hors des États-Unis, se demandent : «Pourquoi devrions-nous aider les États-uniens à faire les changements qui sont nécessaires dans leur pays ? N’avons-nous pas assez à faire dans notre propre pays ?» Pour répondre à cette question, le mieux est d’en poser une autre : Quel lecteur vivant hors de la capitale de son pays pense que c’est gaspiller son temps et son argent que d’essayer d’influencer la politique de son gouvernement, lequel siège dans la capitale ? Puisque c’est là le lieu du pouvoir politique… Eh bien, en cette période de domination de l’impérialisme militaire, économique et culturel des États-Unis, Washington est devenue la capitale réelle de votre pays, car c’est là que sont prises nombre des décisions les plus destructrices qui affectent votre vie. Cela aurait donc du sens, du point de vue politique, que de consacrer une partie de votre temps, de votre énergie et de votre argent pour aider à la réalisation des changements que vous souhaiteriez voir à Washington. S’il y a la moindre chance…

En ce moment de l’histoire, ce sont ceux d’entre nous qui vivent aux États-Unis qui sont le mieux placés pour affronter notre oppresseur commun. Par conséquent, lourde est notre responsabilité, alors que nos forces sont limitées. Aussi imparfait qu’ait pu être le processus démocratique dans le passé, sa fragilisation par le gouvernement actuel constitue une menace grandissante pour les opposants, mais nous fournit par là même une bannière de ralliement sur un terrain où nos dirigeants sont extrêmement vulnérables. Témoin la débauche d’hypocrisie qui se manifeste au sein du Gouvernement, et qui prouve assez que la démocratie demeure la vertu favorite du peuple états-unien. C’est sur cette question fondamentale de la démocratie, avec ses larges implications sur la politique du gouvernement aux U.S.A. et dans le monde, que nous avons besoin de votre aide.

De nombreux groupes aux États-Unis essaient de défendre ce qui reste de notre démocratie en voie de disparition et/ou essaient d’en construire une meilleure et plus égalitaire. Mais la plupart de ces groupes sont petits et manquent de moyens. La Fondation internationale pour la démocratie (I.E.D. – International Endowment for Democracy) veut donner à toutes et à tous dans le monde l’occasion de participer à cette lutte cruciale en nous faisant un don (aussi modeste soit-il). Mis à part nos frais minimes de fonctionnement (aucun des membres du comité de direction de l’I.E.D. ne reçoit de rémunération), tout l’argent reçu sera distribué aux groupes actifs. Aussi étrange que cela paraisse, grâce à ce geste de solidarité, les gens de par le monde peuvent à présent s’aider eux-mêmes en nous aidant à les aider. Cela n’est peut-être pas aussi étrange après tout.

Les personnes qui voudront bien contribuer à ce projet doivent savoir également que nous ne donnerons pas d’argent aux partis politiques et que nous n’en accepterons d’aucun gouvernement étranger ni d’aucune organisation engagée dans des formes violentes d’activité politique.

Aux lecteurs états-uniens, qui n’ont pas eu besoin de nos conseils pour donner de l’argent à leurs organisations progressistes préférées, nous demandons simplement de continuer à le faire (O.K., faites-en un peu plus), mais s’il vous plaît envoyez cet appel à vos amis et à vos connaissances, en particulier à celles et ceux qui viennent de l’étranger. (Mais si vous souhaitez manifester votre soutien à cette initiative par un don, nous l’accepterons bien entendu.)

Le succès de notre projet dépend de notre capacité à toucher des millions de personnes dans le monde entier. Par conséquent… si vous approuvez notre initiative et si vous pensez qu’elle pourrait avoir du poids, nous vous prions d’envoyer cet appel (lié à notre site internet) à toutes les personnes rattachées à votre carnet d’adresses e-mail, à tous les sites et blogs que vous visitez, ainsi qu’à toutes les listes de discussion et toutes les organisations dont vous faites partie, en particulier hors des U.S.A. Et, s’il vous plaît, n’oubliez pas vos contacts dans les médias. L’organisation MoveOn est supposée avoir contacté ainsi entre dix et vingt millions d’États-uniens pour le soutien d’Howard Dean lors des primaires pour l’élection présidentielle de 2004, mais notre projet est peut-être le premier à recourir à cette méthode à l’échelle mondiale. Et c’est certainement la première tentative d’utilisation d’internet en vue d’engager le monde entier à promouvoir la démocratisation dont les États-Unis ont si grand besoin. Seuls la nature extrêmement grave de notre problème et le fait qu’il se joue à l’échelle planétaire rendent cette approche particulièrement appropriée. La nouvelle technologie d’internet est ce qui la rend possible. Mais la réussite de ce projet dépend tout de même avant tout de votre aide.

11:38 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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