15/05/2006

15/05/2006: il y a 58 ans la NAKBA

----- Original Message -----
From: peace paix
Sent: Monday, May 15, 2006 5:45 PM
Subject: il y a 58 ans la NAKBA

À PROPOS D'UNE « FAUTE ORIGINELLE »

 

Loin de nous la vision, par trop naïve, d'une Histoire qui, comme Lagardère, reviendrait in fine demander des comptes. Lors des négociations de Camp David, en juillet 2000, l'exode, entre 1947 et 1949, de plus de 80% de la population arabe de Palestine n'en semble pas moins être revenu «frapper à la porte». Un exode - que d'aucuns qualifient de «péché originel d'Israël» - qui est indubitablement à l'origine de l'incapacité politique des dirigeants palestiniens à renoncer, même si certains s'y sentent disposés, à la reconnaissance d'un «droit au retour» pour leur peuple. Quant aux autorités israéliennes, elles se refusent toujours, suivies par nombre de leurs concitoyens, à reconnaître toute responsabilité dans la création d'un «problème de réfugiés» palestiniens. Et cela malgré toutes les «révélations» apportées depuis maintenant près de quinze ans par ceux que l'on qualifie en Israël de «nouveaux historiens». Retour sur un «débat» déjà plus que quinquagénaire.

 

«Dans ce pays, rien ne change... sauf le passé» , observait, voici une vingtaine d'années et non sans désabusement, une éminente personnalité politique israélienne. Reprenons la boutade. Ce qu'ont en effet apporté des historiens et des chercheurs tels que Simha Flapan, Benny Morris, Ilan Pappé, Tom Segev, Avi Shlaïm et d'autres, c'est une révision de fond en comble de nombre de mythes fondateurs de l'État d'Israël, notamment en ce qui concerne les relations de cet État et de ses «pionniers» avec «les Arabes». Mais il y a plus. Comme le rappelle Avi Shlaïm, Israël s'est «montré beaucoup plus efficace que ses adversaires arabes à diffuser sa propre représentation des événements: pendant de nombreuses années, le compte-rendu sioniste habituel des causes, des caractéristiques et du déroulement du conflit israélo-arabe est resté largement incontesté en dehors du Monde arabe» . Il n'était donc pas sans importance que ces thèses révisionnistes - basées sur des archives demeurées «classifiées» pendant trente ans, conformément à la loi israélienne - émanent d'auteurs israéliens peu suspects d'«incivisme» anti-sioniste. Même si elles viennent très souvent confirmer en grande partie les arguments avancés depuis des décennies par les chercheurs, historiens ou hommes politiques arabes et palestiniens ainsi que par des spécialistes juifs hostiles ou critiques à l'égard du sionisme.

L'Histoire - les «histoires officielles» et la mémoire ayant fréquemment été au centre des polémiques israélo-arabes et israélo-palestiniennes, il peut s'avérer utile de rappeler, brièvement, les principales argumentations de ce «débat» historique et de les confronter, e. a., aux résultats des recherches des «nouveaux historiens».

 

« Vae victis » (« malheur aux vaincus ») ?

Le premier de ces arguments israéliens que l'on peut qualifier de «classiques» - et toujours enseigné aujourd'hui dans les écoles israéliennes, consiste à rappeler que, si les Palestiniens se sont vus, en 1948, dépossédés de l'État que les Nations-Unies avaient prévu pour eux lors du Plan de Partage de la Palestine, ils n'avaient, en fait, qu'à s'en prendre à eux-mêmes. N'avaient-ils pas, en effet, refusé le projet de l'ONU? Les États arabes n'étaient-ils pas entrés en guerre contre le jeune État israélien dès le lendemain de sa proclamation, le 14 mai 1948, conflit à l'issue duquel Israël avait d'ailleurs considérablement élargi ses frontières?

Cet argument, selon lequel, «les Juifs avaient accepté le Plan de Partage et les Arabes l'avaient refusé» apparaît bel et bien comme irréfutable. À première vue du moins, car l'on ne peut décemment escamoter les raisons de ce refus arabe. Primo , jamais les Palestiniens n'ont été consultés sur la question de la partition de leur patrie. Et, secundo, quel peuple accepterait-il - comme le prévoyait le Plan (tableau I) - que 56% de la superficie de son pays échoient à 31% de la population (le Yishouv, la communauté juive de l'époque), de surcroît en majeure partie immigrée et qui ne possédait alors, en titre, que 7% des terres de la Palestine mandataire?

 

 

Arabes

Juifs

% Juifs

% Arabes

Population
totale

% Sfcie
Palestine

État juif

407.000

498.000

55

45

905.000

56

État arabe

725.000

10.000

1,3

98,7

735.000

43

Jérusalem

105.000

100.000

49

51

205.000

1

Tableau I : Le plan de partage en quelques chiffres

 

Le refus arabe était donc pour le moins largement compréhensible. Mais il y a plus: le fait d'opposer systématiquement ce refus à l'acceptation du Plan par la partie sioniste appelle également quelques commentaires. Ainsi, en 1941, le programme dit de Biltmore, adopté par la direction sioniste sous l'égide de Ben Gourion envisageait bel et bien un État juif sur l'ensemble de la Palestine. L'aval donné par la direction sioniste au plan de l'ONU peut donc être perçu - surtout au vu des avantages qu'il impliquait, comme nous venons de le voir - comme relevant essentiellement du «pragmatisme», mais aussi comme n'étant nullement «sacré» ni définitif. Comme en témoigne l'accord, informel et secret, conclu avec le roi Abdallah de Transjordanie - quinze jours avant «l'acceptation» de la partition votée par l'ONU - et prévoyant l'annexion par ce dernier des territoires dévolus à l'État arabe de Palestine. Si Ben Gourion «accepta le Plan de partage, rappelle Shlaïm, il n'accepta pas les frontières que celui-ci prévoyait comme définitives» et était déterminé à «étendre à tout prix l'État attribué aux Juifs et, pour ce faire, à porter la guerre à l'intérieur des territoires attribués par l'ONU aux Arabes». Au demeurant, ajoute Pappé, cette argumentation du «refus arabe» «ne tient pas compte non plus du non-engagement de la plupart des expulsés (...) qui pour la plupart n'avaient mené aucune activité hostile aux Juifs»...

Last, but not least, rappelons que ce fameux plan, les États arabes, vaincus, allaient bel et bien l'accepter de facto lors des négociations d'armistice de Lausanne. Celles-ci allaient en effet montrer un spectaculaire retournement des positions: alors que, dorénavant, les Arabes acceptaient la partition de 1947 pour la monnayer contre l'acceptation d'un retour des réfugiés ou de retraits territoriaux par les Israéliens, c'était maintenant ces derniers qui refusaient des concessions en ces matières pour préférer un statu quo d'autant plus avantageux pour Israël que l'on était convaincu que, tôt ou tard, les Arabes se résigneraient. Et non sans qu'au sein de l'état-major de Tsahal et des milieux activistes israéliens, l'on ne concocte de façon récurrente après la guerre de 1948-49 des projets de conquête de la Cisjordanie et de Gaza...

 

 Compatissants s'il le faut, mais pas responsables »

C'est en ces termes en effet que l'on pourrait résumer l'attitude d'Ehud Barak lorsque fut mis sur la table, à Camp David, le problème des réfugiés palestiniens et celui de leur «droit au retour» ou de leur indemnisation, tels que prévus, au demeurant, par la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et divers textes des Nations-Unies, dont la résolution 194 de l'Assemblée générale. Attitude que partage, hélas - une campagne de presse révélatrice l'a montré - une majorité de personnalités pacifistes et de gauche israéliennes.

Dans la rhétorique israélienne, divers arguments majeurs sont censés étayer cette absence de responsabilité dans le drame des réfugiés palestiniens de 1947-49.

Le premier, le plus «traditionnel», consiste à faire du problème des réfugiés une conséquence de la guerre livrée, dès le 15 mai 1948, par les armées de cinq États arabes contre Israël. Les Palestiniens auraient ainsi évacué leurs villes, villages et maisons suite aux appels, e. a. radiophoniques, des gouvernements arabes, soucieux de «dégager le terrain» pour leurs armées, le temps que la victoire sur Israël permette à ces civils palestiniens de rentrer au bercail...

Malheureusement toutefois pour le discours officiel israélien, les travaux des «nouveaux historiens» - notamment ceux de Morris et de Pappé - ont non seulement démontré que près de la moitié de ceux que l'on allait recenser comme réfugiés suite au conflit de 1947-49, l'étaient déjà à la veille de l'intervention des armées arabes. Selon un rapport (voir infra) des services de renseignement israéliens eux-mêmes, l'exode palestinien augmenta considérablement lors de la seconde moitié d'avril 1948 et le mois de mai suivant fut un «mois record» en la matière... Mais ces travaux confirment également ce qu'avait déjà découvert des années auparavant le journaliste irlandais Erskine Childers: à savoir qu'il n'existe aucune trace sur les radios arabes d'appels de ce genre qui, «s'ils avaient été émis, auraient sans aucun doute été mentionnés (par) les services de renseignements de la Haganah (qui) suivaient de près les transmissions des radios arabes ainsi que la presse arabes». Bien au contraire, «les institutions arabes tentèrent de lutter contre le phénomène de fuite (et) de freiner les vagues d'évacuation» . Pour Pappé, l'arrivée en masse de réfugiés palestiniens dans les pays arabes avoisinants - et l'indignation populaire qu'elle suscita - ne fut d'ailleurs pas pour rien dans la décision d'entrer en guerre d'États arabes plutôt réticents...


Fuite ou expulsion ?

Il vaut la peine, ici, de s'attarder quelque peu sur les travaux de Morris et notamment sur un des documents sur lesquels il se base pour évaluer les causes de «l'exode arabe», à savoir un rapport des services de renseignement des Forces de Défense d'Israël (FDI), dont l'acronyme hébreu - Tsahal - est mieux connu du public. Fiable dans la mesure où il était à usage interne et quoiqu'il ne porte que sur une période limitée (jusqu'au 1 juin 1948), ce document - écrit «en termes brutalement factuels et analytiques, précise Morris - sape en profondeur «l'explication» officielle et traditionnelle israélienne d'une fuite en masse ordonnée ou «encouragée» par les dirigeants arabes (...) Plutôt que de suggérer l'innocence israélienne dans la création du problème des réfugiés, ce texte «contient, pour le moins, plus que des allusions quant à la façon de provoquer des fuites accrues de Palestiniens (...) sans devoir recourir à des ordres d'expulsions politiquement et moralement embarrassants. Le facteur de la surprise, des pilonnages d'artillerie prolongés, l'utilisation de hauts-parleurs pour diffuser en arabe des messages effrayants se sont avérés d'une grande efficacité» ...

L'intérêt tout particulier des recherches de Morris découle également de ses essais de classification - par district, agglomération et par ordre d'importance - des causes de l'exode, que nous avons tenté de synthétiser en deux tableaux (voir tableaux II et III).

Ainsi donc, à en croire le rapport des FDI (tableau II), les attaques israéliennes furent «sans aucun doute la cause principale des déplacements de population» et «l'on peut dire qu'au moins 55% du total de l'exode fut causé par nos opérations - c. à d. celles de la Haganah - et par leur impact». 55% auxquels, précisent les auteurs du rapport, il faut ajouter «les effets des opérations des organisations juives dissidentes, qui causèrent directement quelque 15% de l'émigration». Parmi ces «effets spéciaux» des actions d'«organisations dissidentes», le massacre de Deir Yassin, le 9 avril 1948, s'avéra «un facteur décisif (de) fuite immédiate lors de nos attaques (...) dans les régions centrale et au Sud». Rappelons ici que «Morris a compté pas moins de quatre-vingt massacres entre 1947 et fin 1948»...

En conclusion, «toutes ensemble, les opérations militaires juives comptèrent pour 70% de l'exode arabe de Palestine» .

Faut-il ajouter que, si la «guerre psychologique» menée par les forces juives - «impliquant habituellement des «conseils amicaux» aux Arabes de quitter leurs villages» - «compta seulement pour quelque 2% de l'exode considéré à l'échelle nationale, (...) dans nombre de régions , dixit Morris, les «campagnes de rumeurs» (c. à d. la guerre psychologique) furent d'un impact si considérable qu'on peut, dans certains districts, leur imputer jusqu'à 6 et parfois 18% de l'exode arabe?

Rappelons enfin avec Morris - et la précision n'est pas superflue - que le dit rapport ne distingue que très peu clairement «entre l'expulsion flagrante sur ordre juif et l'évacuation de villages arabes au cours d'opérations militaires». Ainsi, «certains des villages déclarés évacués pour cause «d'opérations militaires» (et supposés être compris dans ces 55%) (...) ont été dépeuplés d'une façon bien moins réglementaire». De même, le cas déjà cité de Deir Yassin, dont les survivants furent expulsés, doit-il, s'interroge Morris, être classé sous la «rubrique» opérations militaires juives dissidentes ou parmi les expulsions explicites?... Les auteurs du rapport, poursuit le «nouvel historien», «semblent avoir fait preuve d'une tendance compréhensible à minimiser le rôle des ordres d'expulsion directe dans l'exode palestinien. La proportion des villages expulsés est classifiée de façon incorrecte et une large zone grise de «semi-expulsions» est incluse sous la catégorie de fuites dues à des opérations militaires ou de quelque autre classification ne relevant pas de l'expulsion» . Dans plusieurs cas, en effet, ni les dates, ni les motifs de l'exode ne correspondent à la réalité. Et les informations apparaissent, selon la partie du rapport consultée, comme se contredisant: ainsi, tels villageois, dont l'exode est classé sous la «rubrique» conséquence d'opérations militaires ou impact d'opérations militaires proches furent en fait expulsés «sous pression» lorsqu'ils firent mine de revenir... Quant à Tom Segev, il estime lui que «la moitié environ des exilés» ont été expulsés par la force par l'armée israélienne.

Au 1 juin, quelque 300 à 400.000 Palestiniens avaient quitté leurs foyers. Et, à en croire les évaluations - rappelons-le: minimales - révélées par Morris (tableau II), la proportion de ces «départs» relevant d'une implication directe des forces sionistes serait au minimum de l'ordre de 77%... Or, un nombre similaire de Palestiniens devait à son tour abandonner terres et biens au cours de la deuxième phase du conflit (juillet '48-janvier '49). En fait, l'exode palestinien se poursuivit jusque au milieu de 1949, c. à d. après la fin des hostilités, décrétée le 7 janvier de cette année.

Voilà qui pourrait sembler suffisamment édifiant en ce qui concerne le thème de la responsabilité israélienne. Mais qui apparemment ne suffit pas à clore le débat.

 

À propos du Plan D... Expulsion planifiée ou avatar de la guerre ?

Pour les Palestiniens, il y eut, dès le départ, une volonté de transfert de la population palestinienne de la part du mouvement sioniste. Volonté, à leurs yeux, inhérente à la nature même de son projet: créer un État où les Juifs formeraient la majorité. Dans cette optique, le Plan Dalet («D»), mis en œuvre en avril et en mai 1948 par la Haganah, a - et est toujours considéré comme la forme concrète que prit ce plan d'expulsion de la population palestinienne.

Or, force est de constater qu'à des degrés divers, les «nouveaux historiens» ne souscrivent pas - du moins entièrement - à ce point de vue.

Pour Benny Morris lui-même, par exemple, «le problème des réfugiés palestiniens est né de la guerre, non d'un projet» . À ses yeux, «il n'existait pas de plan global» pour expulser les Arabes, «tout au contraire». Et le Plan D n'aurait joué qu'un «rôle marginal» dans l'exode, «la plupart des citadins et des villageois arabes ayant fui - lors de la mise en œuvre du Plan, en avril-juin '48 - avant ou pendant les combats». L'objectif du Plan D était de se préparer à une invasion des armées arabes. Et, dans cette perspective, de constituer «une zone de sécurité entièrement contrôlée par les forces juives et qui couvrirait toutes les régions situées autour des colonies et des quartiers urbains juifs, ainsi que les abord des routes stratégiques» . Aux yeux de Morris donc, le Plan D était pour l'essentiel un plan d'action militaire. Et non pas, comme le considèrent les Arabes, un «projet de destruction de la communauté palestinienne».

Certes, Morris ne nie pas - on l'a vu - les cas d'expulsions: c'est au contraire à lui que revient le mérite d'avoir, parmi les nouveaux historiens, été le premier à remettre en cause les mythes du départ volontaire (et encouragé du côté arabe) et de «la pureté des armes» israéliennes. Cependant, chez lui, expulsions et massacres doivent être analysés en fonction d'une multitude de facteurs ainsi qu'au vu de la période au cours de laquelle ils eurent lieu. Et doivent être considérés comme ce que l'on appellerait aujourd'hui des «dégâts collatéraux». À savoir soit comme une conséquence des aspects géographiques et démographiques du conflit: ainsi, c'est l'imbrication des populations (voir tableau I) qui aurait - «pour assurer - à la veille de l'intervention arabe - la sécurité de l'État juif (et) des implantations juives situées en dehors de son territoire prévu» - forcé les forces sionistes à «chasser la population et détruire les villages (...) hostiles». Soit, encore, comme une «conséquence d'un état d'esprit parmi les soldats» israéliens - e. a. de «pulsions vengeresses» - dans un conflit qui allait causer la mort de plus d'un combattant israélien sur dix. Un exode donc «presque inévitable», estime Morris, et essentiellement dû aux peurs et aux haines partagées ainsi qu'à l'âpreté des combats. C'est dans ce contexte général, juge Morris, que les offensives juives d'avril-mai '48 - et donc le Plan D - surgirent pour provoquer une «psychose de fuite». Un exode aussi, estime-t-il, où tueries et expulsions découlèrent d' «initiatives locales et non d'ordres venus d'en haut» et dont la «création délibérée» ne se vérifie que dans un nombre restreint de cas. Rectifiant de lui même les chiffres des services de renseignement - jugés excessivement bas (voir supra) - quant aux expulsions «expressément ordonnées» ou provoquées par «la guerre psychologique» des forces juives, Morris les évalue quant à lui - dans The Birth of the Palestinian Refugee Problem - respectivement à 11% et à 3,5% des cas d'exode (51 sites sur 369 - voir tableau III). «Une proportion réduite, mais significative», conclut-il, ajoutant que «de toute façon, c'était la pratique habituelle, chez la Haganah et les FDI, de rassembler et d'expulser les villageois restants (généralement les vieux, les veuves et les handicapés). Ceux qui restaient étaient quasi invariablement expulsés» ...

Apparemment solidement étayée, marquée au sceau du bon sens et d'un souci d'équidistance entre des thèses antagoniques, la vision qui se dégage de l'argumentation de Morris n'en est pas moins jugée «insuffisante», par un Pappé par exemple.

Certes, Pappé comme Morris, reconnaissent - qui ne le ferait? - que «toute guerre se déroulant dans une région habitée a de bonnes chances de faire des réfugiés» et que «toute guerre comporte son lot d'atrocités». Certes aussi, comme l'écrit Morris, «l'on ne peut probablement pas rendre compte de cet exode de masse sans comprendre (...) le sentiment général d'effondrement et de «dislocation» qui imprégna la Palestine arabe, spécialement les villes, aux alentours d'avril 1948» . Un sentiment d'effondrement dû en bonne partie au départ, entre septembre-octobre 1947 et janvier 1948, d'«élites» palestiniennes déjà particulièrement affaiblies par la répression de l' Intifada de 1936-1939: les paysans palestiniens, qui «pendant des décennies avaient regardé vers les villes en quête de leadership, explique Morris, suivirent les citadins dans l'exil». Du reste, précise Pappé, en ce qui concerne cette première période, même «les historiens arabes (...) admettent le départ volontaire de la première vague (...) C'est sur l'exode des Palestiniens à partir de mars que porte le débat» . Certes, enfin, le Plan D, n'explique probablement pas tout...

 

Le Plan D: un « résumé » du projet sioniste...

Ce que «reprochent» pourtant - implicitement - à Morris un Pappé ou même un Shlaïm, c'est apparemment son insistance à limiter le Plan D à ses seuls aspects militaires et stratégiques. De même, le militant pacifiste israélien et animateur de l'Alternative Information Center , Michel Warschawski, déplore que l'absence d'un document établissant formellement le projet d'expulsion suffise, chez Morris - qui «ne prête de valeur à aucun témoignage oral» - à rejeter la thèse d'une préméditation». Et cela alors, assène Warschawski, que le «dossier» des événements de 1947-49 «serait aujourd'hui plus que suffisant pour inculper Milosevic de crime contre l'humanité» ...

Ainsi, juge Pappé - même si Morris admet que l'exode palestinien fut, à l'évidence, «accueilli favorablement par la grande majorité des dirigeants du Yishouv» - il demeure toutefois, à le lire, «l'impression nette que le dépeuplement (...) était un résultat inattendu des opérations dont le but était entièrement et premièrement la conquête de positions militaires et de lieux stratégiques.» Et là dessus, en effet, Morris semble formel: «il n'existe aucun indice qu'en mars ou au début d'avril, les organismes dirigeants (...) aient décidé d'appliquer une politique globale d'expulsion (...) y compris des zones destinées à l'État juif. La Haganah a adopté une stratégie de représailles dures (...) qui a déclenché un certain nombre de fuites. Mais ce n'était pas une stratégie conçue pour les provoquer» . Et, même ensuite, «il n'y eut jamais, au cours d'avril-juin, aucune décision politique ou de l'état-major d'expulser les Arabes»...

En conclusion, le point de vue de Morris pourrait se résumer de la façon suivante: côté israélien, «tous ceux qui étaient concernés - en cette période de difficultés militaires pour les forces juives et à la veille de l'intervention des armées arabes - comprenaient que «d'un point de vue militaire, dans cette lutte pour la survie, le moins d'Arabes il resterait derrière et le long des lignes de front, le mieux ce serait». L'exode palestinien résulterait donc bel et bien, au premier chef, d'un état de guerre et de ses impératifs...

Or, Pappé va beaucoup plus loin. Selon lui, c'est «d'une action délibérée des dirigeants sionistes» que résulte l'exode des Palestiniens. Parce qu'au-delà de tous les facteurs évoqués - même à juste titre - par Morris, «l'impression demeure, juge Pappé, que de tous ces facteurs, la politique juive - telle que le plan D la résume - est la principale explication du départ des Arabes de Palestine». Ainsi, par exemple, écrit Pappé, les pulsions de vengeance «peuvent expliquer des incidents isolés; pas le phénomène de l'exode de l'essentiel de la population»... Certes, poursuit Pappé, «en théorie ce n'était pas un plan d'expulsion». Mais «c'était un plan qui exigeait la reddition de la population» . Par conséquent, estime Pappé, même dans les cas où la où la population avait (déjà) fui, «cela ne diminue en rien la signification du plan D en tant que plan d'expulsion des villageois et des citadins refusant de se rendre. Si je décide de chasser quelqu'un de son appartement, le fait qu'il soit déjà parti avant que j'aie pu le faire ne change rien au fait constitué par mes intentions» ...

Et Pappé de donner en bonne partie raison à la «version» arabe: «par bien des points, le plan D était donc exactement ce que dit Khalidi: un plan d'ensemble pour l'expulsion des Palestiniens en aussi grand nombre que possible. Qui plus est, il légitimait a priori certaine atrocités parmi les pires commises par les soldats juifs (...) en particulier dans le Nord sous le commandement de Moshe Carmel où «détruire» voulait dire massacrer la population locale» . La signification du Plan D - plus importante que celle que lui accorde Morris - estime Pappé, «réside dans les moyens par lesquels les Juifs espéraient sortir de leurs difficultés de mars 1948» , moyens qui incluaient «le déracinement, l'expulsion, et la paupérisation de la communauté palestinienne». Sur ce point, Pappé semble d'ailleurs rejoint par Avi Shlaïm. Pour ce dernier aussi, en effet, «il y eut plusieurs raisons à l'exode palestinien», mais «la raison la plus importante fut la pression militaire juive». Certes, Shlaïm considère également que «le Plan D ne fut pas un plan politique d'expulsion des Arabes de Palestine; c'était un plan militaire avec des objectifs militaires et territoriaux». Cependant, écrit-il, «bien que la formulation du Plan D restât vague, son objectif était de nettoyer l'intérieur du pays de ses éléments arabes hostiles ou potentiellement hostiles et en ce sens, il offrit une justification à l'expulsion de civils» .

Et cela d'autant plus que, comme l'observe Pappé, le Plan désignait comme «bases ennemies» à «attaquer par mesure préventive» les villages ou les quartier arabes à partir desquels des actions hostiles avaient été menées et en recommandait la destruction et l'expulsion de la population en cas de résistance. Or, constate Pappé, peu nombreux étaient les villages et quartiers à ne pas être dans ce cas... En quelque sorte, l'on retrouve ici une attitude similaire à celle qu'illustre l'entretien accordé à la mi-avril par Ariel Sharon au Ha'aretz: les «bons» Palestiniens étant «ceux qui se contenteraient de ramener du pain à la maison et d'élever leurs enfants». Dans la «seconde Intifada» qui fait actuellement rage, observent Elias Sanbar et Pierre Vidal-Naquet, la riposte israélienne s'apparente à «la destruction» du peuple palestinien «en tant qu'il était structuré et organisé»...

Shlaïm comme Pappé touchent ici - à notre avis - à un aspect essentiel de la question. À savoir le fait, comme le souligne Pappé, que le Plan D était également «le reflet d'un état d'esprit (...) d'une notion prévalente parmi les dirigeants juifs - la notion que la victoire pouvait impliquer la destruction de la communauté palestinienne» .

En effet, le plan - qui parlait bel et bien de la destruction de la partie opposée et comportait «des ordres précis de destruction et d'éviction» - ne peut, nous semble-t-il, être dissocié du fait que - comme l'écrit Morris lui-même - «la solution du transfert (de la population arabe palestinienne) enflamma l'imagination (sic) de nombreux responsables du Yishouv». Et ce, déjà bien des années avant le déclenchement du conflit. Rappelons ici une recherche de P. Fenaux qui nous montre que les militants sionistes allaient «projeter» en Palestine les «pratiques de rupture» et d'autodéfense développées en Europe centrale et orientale «dans le climat des pogroms du tournant des 19e et 20e siècles» et ainsi «restructurer l'espace palestinien en termes similaires à ceux qui ont modelé l'espace judéo-slave au 19e siècle» . Ben Gourion, poursuit Morris, souhaitait «clairement qu'aussi peu d'Arabes que possible restent dans l'État juif». Et Yosef Weitz, chef du département agraire de l'Agence juive - et «proche de Ben Gourion» dont il avait la confiance, rappelle Pappé - «s'efforçait de chasser le plus d'Arabes possible (et) encourageait les commandants locaux à faire partir les Arabes pour acquérir un maximum de surface fertile»...

Ainsi, le débat sur la nature réelle du Plan D apparaît-il comme secondaire au vu d'une série de considérations. Considérations auxquelles, curieusement d'ailleurs, Morris lui-même nous invite lorsqu'il semble à diverses reprises insister sur la datation, «précisant» par exemple que c'est «jusqu'au début avril 48 - c. à d. lorsque fut appliqué le Plan D - (qu') il n'y avait pas de plan ou de politique d'expulsion». Et cela tout en rappelant que la phase suivante du conflit (juillet '48-janvier '49) vit «une disposition croissante des FDI à expulser». Et qu' «en général», les unités locales de la Haganah estimèrent alors «adapté de nettoyer complètement les routes vitales et les zones frontalières de leurs communautés arabes (...) La plupart des villageois fuyaient avant ou pendant les combats. Ceux qui restaient étaient presque invariablement expulsés» ... Ou encore par le biais de certaines précisions, de certains «bouts de phrases»: ainsi, si Morris rappelle que «aucune politique d'expulsion ne fut jamais énoncée par Ben Gourion» , il observe néanmoins que ce dernier «se garda toujours d'émettre des ordres d'expulsion clairs ou écrits; il préférait que ses généraux «comprennent» ce qu'il voulait qu'ils fassent. Rappelons également à ce propos la série de textes dans lesquels Morris dénonce - au risque de se contredire - la falsification délibérée a posteriori des «discours, débats, journaux et memoranda que les bureaucrates sionistes produisirent» et qui, tous, furent «passés au tamis de la censure politique avant d'être publiés». Cela de façon à ce que de «trop voyantes déclarations antérieures» - dès les années '30 et qui envisageaient favorablement et ouvertement le «transfert» des populations palestiniennes - «furent envoyées aux archives, voire effacées»...

 

À propos d'un « miracle »

L'on sait que l'exode palestinien sera accueilli comme une «simplification miraculeuse de nos tâches» , par Chaïm Weizmann, premier président d'Israël. Il reste que l'on peut légitimement mettre en doute - même s'il est loisible de discuter au cas par cas, selon le dirigeant sioniste ou la période concernés - l'argument de la «surprise». Et cela au vu de divers constats, les premiers d'ordre conjoncturel, les seconds d'une portée beaucoup plus globale.

En ce qui concerne les premiers, remarquons que - encore une fois - Morris lui-même induit l'idée que «l'appétit vint en mangeant» aux dirigeants sionistes, lorsqu'il nous suggère que, à partir de juillet 1948, la «disposition croissante à expulser» ne s'explique peut-être pas uniquement par une résistance plus forte qu'au cours de la première moitié de l'année, mais aussi par le fait que l'exode déjà entamé dans les zones dévolues à l'État juif plaçait dorénavant - c'est nous qui soulignons - l'éventualité d'un État juif démographiquement quasi homogène dans l'ordre des possibilités... Ainsi, de juillet à novembre, les offensives israéliennes furent caractérisées par des expulsions et de brutalités bien plus nombreuses contre les civils palestiniens. Ce que confirme Pappé: «certaines des pires atrocités furent commises pendant cette période» (octobre et novembre '48). Au Sud, où commandait Yigal Allon, précise Morris, «presque aucun civil arabe ne resta où que ce soit». Car Allon «poussait à l'expulsion et faisait en sorte que ses subordonnés sachent ce qu'il voulait». Enfin, après octobre, les FDI furent autorisées à «nettoyer» les zones frontalières sur une profondeur de 5 à 15 km. Ceci pour éviter toute «infiltration» de la part des Palestiniens qui, après la guerre, cherchaient, en franchissant clandestinement les lignes d'armistice, à regagner leurs foyers ou à y récupérer leurs biens. «Au cours de l'ensemble de la période 1948-56, entre 2.700 et 5000 infiltrés (...) furent tués (alors que) la grande majorité d'entre eux étant sans armes (et que) 90% et plus de toutes les infiltrations étaient motivées par des préoccupations sociales et économiques», estime Morris.

En ce qui concerne les seconds, c. à d. les constats «globaux» - de même d'ailleurs qu'à propos de l'actualité récente - il nous semble utile de nous référer au dernier ouvrage d'Avi Shlaïm, The Iron Wall. Shlaïm nous y rappelle en effet que, si «le mouvement sioniste n'était pas (...) monolithique (et que) l'une des différences fondamentales entre le sionisme travailliste et le sionisme révisionniste concernait l'usage de la force (...), sur ce thème, ce furent les sionistes travaillistes qui, graduellement, adoptèrent le point de vue révisionniste - c. à d. celui de la «droite dure». Ainsi, conclut Shlaïm, le célèbre article du maître à penser de la droite israélienne, Ze'ev Jabotinski, «À propos du mur d'acier» (1923), devrait-il «être traité comme (...) l'énoncé en bonne et due forme de ce qui est devenu, en fait, la logique dominante des politiques sioniste et israélienne envers les Arabes de Palestine, des années 1920 jusqu'à la fin des années 1980» ...

Pourquoi cela? Parce que, nous semble-t-il, tant aux yeux des sionistes travaillistes que révisionnistes, le constat fut à l'évidence vite établi - sauf chez quelques «rêveurs» et adeptes du wishfull thinking - qu'il n'y avait, comme le disait Jabotinski, «pas la moindre chance d'obtenir l'acceptation des Arabes de Palestine à la transformation de la Palestine en un pays à majorité juive» . Et que, comme le rappelle Pappé cette fois, «sans déplacement de population, l'État juif prévu par l'ONU aurait été un État binational, que seul un groupe marginal de Juifs non sionistes était prêt à accepter (...), tous les autres groupes politiques considérant cette solution comme l'écroulement du rêve sioniste» ...

Il nous paraît donc en effet et comme l'écrit Pappé - même si celui-ci rappelle (avec un brin d'ironie?) que «l'hypothèse (...) reste (...) conjecturale» - plus que «tentant d'évoquer la possibilité d'un lien entre les expulsions et la situation démographique de l'État juif tel qu'il était dessiné par l'UNSCOP, c. à d. en fait un État binational» (voir tableau I).

Et de rappeler qu'à partir d'octobre '48, les Israéliens firent «tout leur possible pour créer un fait accompli qui rende impossible le retour des réfugiés (...) Le premier objectif était de démolir ce qui restait des 350 villages palestiniens abandonnés, pour que l'idée de retour n'ait plus de sens» . Ce que confirme d'ailleurs la politique adoptée par les Israéliens à l'égard des «infiltrés».

Laissons d'ailleurs à Morris le mot de la fin. Celui-ci ne résume-t-il pas en effet la problématique en posant la question à notre avis essentielle: «qu'est-ce qu'une politique qui ne laisse pas les réfugiés rentrer chez eux, sinon une politique d'expulsion?»

Paul DELMOTTE
Chargé de cours de politique internationale à l'IHECS (Bruxelles)
Journaliste spécialisé sur le Proche-Orient et le Monde arabe

 

MOTIF DE L'EXODE (Selon le rapport des services de renseignement militaires israéliens)

%

REMARQUES ET PRÉCISIONS

Opérations militaires de la Haganah

55

 

Impact d'opérations militaires israéliennes sur des agglomérations proches

 

Opérations d'organisations israéliennes «dissidentes»: Irgoun, LEHI

15

 

«Peur généralisée» et «crise de confiance dans les capacités arabes»

10

 

«Facteurs locaux divers»

8 à 9

e.a. ruptures de négociations locales entre Juifs et Arabes, peurs d'épidémies (typhus)...

Ordres et décrets arabes

5 à 10

Ordres strictement locaux, pour raisons stratégiques et ne concernant que femmes, enfants et vieillards

Ordres d'expulsion israéliens explicites

5

 

«Guerre psychologique» israélienne

2

Dans certaines régions: «pointes» de 6 à 18%

Crainte de représailles israéliennes

1

 

Présence de combattants arabes irréguliers et/ou extérieurs à la région

< 2

 

Peur des conséquences d'une invasion des armées arabes

Dans les zones frontalières

Isolement au sein d'une région majoritairement juive

 

Tableau II : Causes de l'exode palestinien par ordre d'importance
(% d'agglomérations et de villages concernés)

 

TYPE DE CAUSE

NOMBRE DE CAS
(sur 369)

%

Expulsion par les forces juives

41

11

Ordres arabes

6

1,6

Peur d'attaque des forces juives ou d'être pris dans les combats

28

7,6

Attaques des forces juives

190

51

Guerre psychologique des forces juives

13

3,5

Fuite ou chute d'une agglomération proche

51

13

Cause inconnue

45

12

Tableau III : Causes de l'évacuation des agglomérations palestiniennes
(sur 369 agglomérations recensées)

19:44 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, Courcelles, Belgique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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