29/03/2007

27/03/2007: CONTRE LA GUERRE, COMPRENDRE ET AGIR...

De : COMAGUER [mailto:comaguer@wanadoo.fr]
Envoyé : mardi 27 mars 2007 11:35
À : 'Romain Roger '
Objet : bulletin 162
Importance : Haute


CONTRE LA GUERRE, COMPRENDRE ET AGIR

Bulletin n°162 – semaine 12 – 2007

 

 

 

Osirak : Un bombardement oublié

Alors que se multiplient les menaces de bombardement par les Etats-Unis ou/et Israël des installations nucléaires iraniennes il n’est pas inutile de rappeler le précédent irakien.

La France (Giscard président, Chirac premier ministre) signe en 1976 un accord de coopération nucléaire avec l’Irak pour des usages pacifiques de l’énergie nucléaire (c’est écrit dans l’accord). Au même moment, les Etats-Unis font de même avec l’Iran du SHAH. Cet accord débouche sur la construction par la France d’un réacteur expérimental de petite capacité : OSIRAK, dans la banlieue de Bagdad.

Le gouvernement israélien, qui veut garder la suprématie stratégique et donc nucléaire régionale, est furieux. Fabriquant des fausses preuves d’un programme d’armes nucléaires irakien, il attend son heure pour attaquer. La FAS (Federation Of American Scientists) ,reconnue pour le sérieux de ses avis,  estime à l’époque que, même s’il ne respectait pas ses engagements de s’en tenir au nucléaire civil, l’Irak aurait besoin de 8 à 10 ans pour produire des armes nucléaires.

La destruction d’OSIRAK aura lieu le 7 Juin 1981. La France vient de changer de Président, Giscard est battu, elle n’a pas encore de gouvernement et Israël (BEGIN et SHARON en tête) profite de cette situation de vide politique pour intervenir. La France a-t-elle été informée, voire consultée ? Ce n’est pas établi. (Un français a été tué par le raid).

Des chasseurs bombardiers F 15 et F 16 vont survoler l’Arabie Saoudite (avec l’accord des saoudiens ?) parcourir 2200 km aller-retour avec ravitaillement en vol au dessus du territoire saoudien et détruire le réacteur qui n’est pas encore en fonctionnement. Cet acte de piraterie ne suscitera pas d’émotion particulière de la « communauté internationale » et l’Irak, absorbé par la guerre contre l’Iran, ne ripostera pas.

 

Russie- Belarus : alliance maintenue malgré des turbulences

Une nouvelle crise des pipelines a surgi au tournant de l’année 2007 entre la Russie et le Belarus et a débouché sur une brève interruption des livraisons de pétrole russe acheminé vers l’Ouest via le Belarus. Les commentateurs occidentaux ont immédiatement fait le parallèle avec la crise survenue un an plus tôt entre la Russie et l’Ukraine en faisant croire que la seconde était identique à la première pour en tirer la seule conclusion qui les intéressait : la Russie n’est pas un fournisseur fiable !

Or, s’il existe bien un problème de  transit par canalisations du pétrole et du gaz russes vers l’Ouest, les deux situations et les deux crises étaient politiquement bien différentes.

A l’origine des ces crises : toujours l’héritage de l’URSS, c'est-à-dire un système global de transport par canalisations du pétrole et du gaz sur le territoire d’un seul pays. L’indépendance de l’Ukraine et du Belarus  conduit à créer des entreprises nationales qui prennent en charge la gestion de tous ces tuyaux et qui prélèvent au passage les quantités utiles à l’économie locale. Dans un premier temps les rapports entre le fournisseur russe et les clients et partenaires restent réglés par les anciennes pratiques. En particulier les prix du gaz et du pétrole vendus aux deux anciennes républiques sœurs restent alignés sur les prix intérieurs russes, c’est à dire bas.

La « révolution Orange »  et l’octroi à l’Ukraine du statut d’ « économie de marché » vont modifier la donne. L’énergie à bas prix pouvait être une aide pour un pays ami. Mais quand ce pays devient hostile en rejoignant le camp occidental et quand, dans le même temps, la Russie est mise en demeure par l’OMC à laquelle elle veut adhérer de ne plus subventionner ses exportations, les compagnies russes qui ne raisonnent  plus comme des sociétés d’Etat même si l’Etat reste présent dans leur capital et cherchent à embellir leur compte d’exploitation, ont toutes les raisons d’augmenter leurs prix. Pour s’opposer à cette hausse et après des négociations infructueuses, l’Ukraine va créer une crise en fermant les vannes des oléoducs et gazoducs qui traversent son territoire en direction de l’ouest européen et en gardant pour elle du gaz qui ne lui est pas destiné. Bien entendu l’Union Européenne et en particulier les nouveaux adhérents voisins comme la Pologne feignent d’ignorer le jeu trouble ukrainien, volent au contraire au secours de leur nouvel ami et désignent du doigt le vilain ours russe comme seul responsable de la crise.

Un compromis interviendra assez vite sur un prix plus favorable pour l’Ukraine mais l’affaire a donné à réfléchir à l’opinion publique ukrainienne et va favoriser le changement des alliances parlementaires. L’équipe trop ouvertement pro occidentale doit abandonner le pouvoir et un nouveau gouvernement dirigé par YANUKOVICH (le battu du 3° tour des présidentielles « Orange »)  reprend les rênes en s’efforçant de normaliser les relations avec le voisin russe et en coupant court à tout projet d’intégration dans l’OTAN et dans l’Union Européenne. Le travail de ce gouvernement est entravé par le Président de la république YUSCHENKO, issu  et seul rescapé des équipes de la « révolution Orange » mais dont les pouvoirs sont limités par la Constitution. Cette situation chaotique perdure mais semble tourner progressivement en faveur du Premier Ministre.

Malgré les tentatives soutenues de l’extérieur pour y susciter une autre « révolution de couleur »  comme en Georgie et en Ukraine, le Belarus est lui demeuré un allié fidèle de la Russie tout en maintenant une économie centralisée inspirée largement du modèle soviétique mais dont les performances sont bonnes. Lorsque s’achève l’ère ELTSINE et lorsque l’Etat russe commence à se reconstruire après les années de pillage, de désorganisation et de banditisme généralisé, le Belarus, dont le Président est un des rares dirigeants d’une des ex-républiques à avoir toujours considéré que l’éclatement de l’URSS était une catastrophe, lance l’idée d’une fédération entre les deux Etats, qui serait l’amorce de la reconstruction de l’unité perdue. L’idée est accueillie avec sympathie à Moscou, une structure de dialogue est mise en place mais force est de constater que 8 ans après son lancement le projet n’a pas avancé.  C’est donc dans un contexte politique bien différent du précédent que va avoir lieu le conflit pétrolier de l’hiver 2006/2007. Les sociétés russes veulent augmenter leur prix comme elles l’ont fait avec l’Ukraine. Le Belarus dont l’économie serait gravement atteinte par cette hausse et qui n’a pas d’autre source d’énergie de rechange, s’oppose vigoureusement. Il menace d’imposer des droits de douane sur le pétrole en transit, d’augmenter les droits de passage du pétrole russe dans les tuyaux qui sont sur son territoire et qui sont maintenant sa propriété. La tension est vive et cette fois c’est la Russie qui va fermer le robinet. Bien entendu l’Union européenne s’insurge et rend le Belarus qu’elle n’aime pas – les dirigeants du pays sont interdits de séjour sur le territoire de l’Union, mesure qui pour être symbolique n’en est pas moins exceptionnelle dans les usages diplomatiques -  responsable de la crise. La tension est donc tombée assez vite, la Russie a rouvert le robinet et des négociations ont eu lieu qui ont débouché sur un accord finalisé le 23 Mars  entre les premiers ministres des deux pays qui prévoit non pas une hausse brutale immédiate du prix du pétrole et du gaz russe mais un étalement et des compensations économiques sous forme d’augmentation des importations russes  de produits industriels et agricoles biélorusses et ,en outre,  la mise en place d’une union douanière et  l’octroi d’un prêt de 1,5 milliard de dollars de la Russie au Belarus qui constitue une sorte de compensation à l’alourdissement de la facture gazière.

Comparée à la crise ukrainienne Cette crise comporte plusieurs enseignements :

-       les sociétés pétrolières et gazières russes se comportent comme de vraies sociétés capitalistes et donc sont totalement hermétiques au vieux discours soviétique « d’amitié entre les peuples et de solidarité économique entre républiques sœurs ». Donc pour ces sociétés, le Belarus comme l’Ukraine doit se plier aux conditions du marché mondial, dût-il en crever.

-       par contre le gouvernement russe ne peut pas, au moment où il est de plus en plus conscient de la vaste opération d’encerclement militaire  par les Etats-Unis et l’OTAN dont le pays est la cible, se priver d’un allié indéfectible, de son bastion de résistance le plus à l’ouest et donc pour paraphraser le titre d’un film célèbre on considère à Moscou que  « Il faut sauver le soldat LUKASCHENKO (le président du BELARUS) ».De son côté « le soldat LUKASHENKO », mis à l’index par l’Union Européenne ne reste pas inactif et intensifie les relations politiques et économiques du Belarus qui est adhérent au mouvement des non-alignés  avec la Chine, le Venezuela, Cuba et l’Iran.

 

A un an des élections présidentielles en Russie il est certes peu probable que le projet de fédération russo-biélorusse se concrétise immédiatement, mais il est également démontré que le pouvoir politique russe est aujourd’hui en capacité d’imposer aux grandes entreprises russes des mesures  de défense des intérêts stratégiques du pays. Les oligarques peuvent continuer à s’enrichir, ils le font, mais ils ne doivent pas affaiblir le pays. Le temps des aventuriers milliardaires  les BEREZOVSKY, ABRAMOVITCH, KHODORKOVSKY et consorts qui vendaient la Russie à l’encan semble bien révolu. 

 

 

Brésil : l’Arabie Saoudite de l’éthanol

Si la visite de Bush en Amérique a été l’occasion de montrer l’étendue de son impopularité, elle a permis de confirmer que le Brésil était le moins déterminé des régimes de gauche à prendre réellement ses distances avec le « patron » de l’ensemble du Continent. Considéré par les « marchés » c'est-à-dire les milieux capitalistes transnationaux comme une puissance « émergente », le Brésil ou plus exactement sa classe dirigeante est toute prête à jouer le rôle d’allié de l’impérialisme (encore) dominant.

Comme on pouvait s’y attendre, c’est l’agrobusiness  brésilien qui est le principal intéressé à cette alliance. Ayant à sa disposition un énorme patrimoine foncier, de bonnes terres peu chères dont il étend sans cesse les surfaces par la déforestation, un prolétariat agricole surexploité et sauvagement réprimé quand besoin est par des tueurs à gages, il est un des grands pourvoyeurs des exportations du pays et il tient dans les forums internationaux comme à l’OMC un discours ultra libéral (dans l’économie capitaliste,le discours ultra libéral n’est pas une doctrine économique, c’est un discours d’opportunité toujours tenu par les producteurs en position dominante) sur l’ouverture des marchés internationaux des produits agricoles.

Sans rentrer dans le débat à peine entamé aujourd’hui sur la réalité de la « crise climatique » , on peut déjà voir les effets économiques de la campagne mondiale de propagande conduite par les puissants (sommet de Davos 2007, tournées d’Al Gore, rapport STERN en Grande-Bretagne). Un des principaux aspects de cette nouvelle donne stratégique du Capital  et donc futur champ d’accumulation du Capital au niveau mondial est la promotion des énergies renouvelables. Le moment est bien choisi : après une petite décennie consacrée à faire passer le message de l’épuisement des ressources pétrolières et gazières, épuisement dont le terme réel reste inconnu mais dont l’annonce a provoqué une hausse des prix importante et une hausse vertigineuse des profits des multinationales du pétrole, il est temps  de faire démarrer à grande échelle le marché mondial des énergies renouvelables. Sur le marché des rachats, concentrations, OPA et autres les sociétés produisant des énergies renouvelables sont des proies de plus en plus recherchées.

Parmi ces énergies renouvelables, les bio-carburants occupent une place singulière puisqu’ils mettent en jeu à la fois l’agriculture et l’industrie. Il faut produire en masse les végétaux qui seront ensuite transformés en éthanol, lequel sera incorporé dans des proportions diverses à des produits pétroliers ou utilisé tel que dans des moteurs à explosion adaptés.

L’agrobusiness brésilien a une longue expérience dans ce domaine. En effet, dés les chocs pétroliers des années 70, le pays, pas très riche en pétrole,  s’est orienté vers les biocarburants principalement à partir de canne à sucre et a adapté son parc automobile.

Ce que BUSH est donc venu négocier avec LULA c’est la mise en place d’un circuit puissant et régulier de fourniture d’éthanol brésilien aux Etats-Unis.

L’objectif de cet accord  est double :

- desserrer l’étreinte pétrolière bien que les Etats-Unis ne se privent pas de pomper tout le pétrole possible chez leurs deux voisins de l’ALENA : Canada et Mexique, ce qui ne les empêchera pas de demeurer cruellement déficitaires

- circonvenir le Brésil en assurant à son agriculture industrielle un débouché massif et régulier

avec, en prime,  le double avantage médiatique :

-     d’économiser les ressources naturelles

-     de faire oublier leurs désastreuses « guerres pour le pétrole » dont les résultats ne sont pas probants. La nouvelle loi irakienne sur les hydrocarbures (déjà présentée dans notre bulletin n° 135) qui spolie gravement les intérêts de ce pays est bien, sur le papier, très attractive pour les investisseurs mais la résistance irakienne a interdit jusqu’à présent tout accroissement de la production et toute mise en exploitation de nouveaux gisements.

 

Il semble bien que LULA se soit laissé circonvenir puisqu’il devrait bientôt rendre sa visite à BUSH pour finaliser cet accord stratégique. Pour le remercier BUSH, devrait, c’est annoncé,  lui assurer son soutien pour l’entrée du brésil au G8, promotion qui flatterait l’orgueil national  brésilien et achèverait de lui rallier la grande bourgeoisie du pays.

Au nombre des acteurs qui en ont préparé le terrain on compte entre autres :

-        ROBERTO RODRIGUEZ ancien ministre de l’Agriculture du Brésil dans le premier gouvernement de LULA qui est le chantre de la mise en culture de la région amazonienne

-       JEB BUSH le petit frère, ancien gouverneur de Floride

Derrière eux dans l’ombre des Conseils d’administration, toutes les grandes multinationales des grains et des semences : Cargill (maître US du commerce mondial des grains qui vient de racheter CEVASA le plus important fabricant brésilien d’éthanol), Bunge, Monsanto  et quelques autres.

Un peu moins célèbres que les grands trusts pétroliers mais aussi puissantes ramifiées et qui ne sont pas disposées à laisser passer  l’embellie des biocarburants.

 

A bien analyser l’opération il est facile d’en voir tous les défauts :

1 – si effectivement les espèces végétales permettant de produire l’éthanol sont renouvelables, les sols eux peuvent s’épuiser, en particulier dans les zones tropicales ou subtropicales où la stérilisation des terres suit souvent d’assez prés la déforestation

2 – ce type d’agriculture extensive et quasi industrielle est lui-même un gros consommateur d’énergie : engrais, machines et le bilan énergétique global en incluant les coûts de stockage, de traitement de transport ne sera pas bien brillant

3 – cette agriculture où vont se concentrer les gros capitaux privés comme publics (il faudra bien construire les routes ou les voies ferrées conduisant la canne à sucre vers les raffineries et l’éthanol vers les ports d’embarquement) va se développer au détriment d’une agriculture destinée à nourrir une population qui ne mange pas tous les jours à sa faim. Où  sont passés les discours que tenaient LULA au début de son premier mandat sur la suppression de la faim ?

Cet aspect du problème a été souligné par HUGO CHAVEZ qui dans son grand discours à Buenos Aires a précisé que pour produire assez d’éthanol pour  faire le plein  (un plein) d’un réservoir d’une voiture aux Etats-Unis il faut autant de terre et de travail agricole (hommes, outils, engrais) que pour produire la nourriture de 7 personnes pendant un an.

Cet accord sur les biocarburants installe le Brésil dans la position d’une néocolonie des Etats-Unis et va à contre courant de la politique  d’indépendance réelle : politique et économique de l’Amérique du Sud par rapport à son « parrain ».

 

 

POPULATION ET POLITIQUE :

LA SOCIETE IRANIENNE ET LES AYATOLLAHS

 

Qu’elle ait ou non lieu , l’agression militaire de l’Iran par les Etats-Unis et Israël aura été beaucoup annoncée, décrite avec un luxe de détails inusité et justifiée par un prétexte : le programme nucléaire iranien.

Mais, face à cette nouvelle horreur annoncée, horreur dont les développements militaires et les conséquences humaines seraient encore plus désastreuses que la guerre d’Irak, la solidarité avec l’Iran qui politiquement s’impose comme avec tout pays et tout peuple victime d’une agression impérialiste caractérisée, n’est pas bien importante dans nos contrées occidentales.

Une des raisons en est l’image négative de l’Iran qui s’est imposée à l’opinion occidentale après la fondation de la République islamique en 1979.

Un petit rappel  historique est nécessaire.

La révolution de 1979 est une vraie révolution, puissante, surgie des profondeurs d’une société qui rejette un régime dictatorial brutal, celui de MOHAMED REZA SHAH installé par les Etats-Unis au moyen d’un coup d’Etat organisé en 1953 par la CIA et la MOSSAD israélien. Il faut se souvenir que de 1953 à 1979, l’Iran  du SHAH va devenir progressivement le principal point d’appui régional de l’impérialisme US. Face à l’ennemi soviétique : l’Iran et l’URSS se partagent à eux deux la totalité des rives de la Caspienne, face aux régimes arabes turbulents (Nassérisme en Egypte, Baasisme en Irak et en Syrie) , face à un Pakistan en construction, l’Iran est une véritable citadelle. La CIA y installera ses bureaux régionaux, le CENTO (pacte militaire constituant une sorte d’OTAN du Moyen-Orient) y aura son siège, l’armée US y construira des stations de surveillance et d’écoute pour surveiller le voisinage. L’Iran du SHAH est un allié encore plus sûr à l’époque que le voisin turc et le régime aura le soutien de Washington pour lancer son programme nucléaire civil. (Cette mansuétude étasunienne sera immédiatement relayée par la France de Giscard d’Estaing qui associe l’Iran à la construction de l’immense usine d’enrichissement de l’uranium de Pierrelatte)

L’opposition au régime est multiforme : religieux tenus à l’écart du pouvoir par le Shah, bourgeois commerçants, ouvriers, étudiants, partis politiques de gauche  ... Ce qui l’unifie, c’est l’hostilité à l’Occident en général et aux Etats-Unis en particulier considérés, à juste titre, comme responsables de la politique de modernisation dictatoriale conduite par le Shah.

Si l’ayatollah KHOMEINY, en exil en France,  prend la tête de la révolution c’est d’une part  parce qu’il représente une force sociale organisée et bien implantée : l’église chiite, d’autre part parce que l’Occident le considère comme le moindre mal, son nationalisme conservateur pouvant assurer d’abord la canalisation, ensuite l’étouffement du processus révolutionnaire et devant éviter toute orientation neutraliste tiers-mondiste,  voire prosoviétique du nouveau régime.

La maîtrise du pouvoir par les ayatollahs n’est pas immédiate et la preuve en sera fournie par la prise de l’ambassade des Etats-Unis en Novembre 1979. Depuis l’arrivée de KHOMEINY à Téhéran le premier février 79, les éléments étudiants les plus radicaux réclament le retour du SHAH en Iran pour le passer en jugement. Les Etats-Unis s’y opposent. Ce refus va conduire à l’occupation de l’ambassade des Etats-Unis et à la prise en otage de son personnel. Dés lors, les médias occidentaux, qui ont déjà commencé à souligner les aspects les plus réactionnaires de la politique des Ayatollahs, se déchaînent et alors que KHOMEINY traite les Etats-Unis de « Grand Satan », ils s’emploient  eux  sur un ton de guerre de religion qui dans certains éditoriaux confine à l’hystérie à diaboliser le nouveau régime. Chacun devient le Satan de l’autre.

Refusant de livrer le Shah, CARTER monte une opération militaire secrète pour récupérer les otages, laquelle échoue lamentablement. Les républicains qui veulent reprendre la Maison Blanche en 1980 le laissent s’empêtrer dans le dossier et CARTER va perdre les élections présidentielles. Entre-temps le SHAH est mort et la revendication des étudiants iraniens a perdu son sens. Un compromis va donc être passé entre KHOMEINY et les émissaires de REAGAN,  le candidat républicain. Les otages rentrent aux Etats-Unis le jour de l’installation au pouvoir du nouveau Président, c’est un triomphe.

La prise d’otages a finalement profité à KHOMEINY : il s’est montré ferme vis-à-vis des Etats-Unis ce qui n’a pas peu contribué à accroître sa popularité et  les documents trouvés dans l’ambassade ont permis d’établir la complicité des certaines couches bourgeoises, ralliées au nouveau régime avec le SHAH et avec les Etats-Unis et de les écarter du pouvoir. Il lui reste à maîtriser les éléments les plus radicaux : étudiants islamistes, parti communiste, groupes d’extrême-gauche ...

Il va y être aidé par l’intervention de son voisin : SADDAM HUSSEIN. L’Irak ayant vu avec plaisir disparaître le plus puissant et le plus fidèle des alliés des Etats-Unis dans la région et constatant qu’il a été remplacé par un régime honni par l’Occident  remet à l’ordre du jour de vieilles revendications territoriales sur le CHOTT EL ARAB et sur la province pétrolière iranienne du Khouzistan qu’il avait abandonnées de mauvaise grâce en 1975 (accords d’Alger avec le Shah) attaque l’Iran en Août 1980. Cette guerre va en fait souder la population iranienne autour de ses nouveaux dirigeants et permettre à KHOMEINY au nom de l’unité nationale menacée de supprimer toute opposition politique.  La fatwa contre l’écrivain SALMAN RUSHDIE, lequel, ironie de l’histoire, ne devra la vie sauve qu’à la protection efficace de la police de la très réactionnaire MARGARET THATCHER, symbolisera le durcissement idéologique du régime. 

La suite des évènements militaires, aucun des deux adversaires ne pourra jamais prendre un avantage décisif sur l’autre,  montrera qu’en fait les Etats-Unis feront durer le conflit le plus longtemps possible pour épuiser les deux pays et pour briser la capacité de nuisance de l’OPEP  incapable d’une action coordonnée, deux de ses principaux membres, les deuxième et troisième producteur de pétrole du monde s’épuisant dans un combat où les cibles pétrolières : ports, raffineries, pétroliers sont les principaux objectifs et d’autres membres , en particulier les Emirats Arabes Unis et le Koweït inondant le marché international bien au-delà des quotas fixés par l’OPEP.

Officiellement l’Occident soutient et arme l’Irak et lui fournit toutes les armes chimiques qu’il lui sera ensuite reproché d’avoir utilisé. En fait,  Israël, dés le début de la guerre et les Etats-Unis à partir de 1983 (visite de RUMSFELD à Bagdad) assurent la fourniture de renseignements et de matériel à l’Iran pour éviter sa défaite. Ce double jeu sera révélé au monde entier par le fameux  scandale de L’Irangate et du Contragate mais il a été constant durant toute la durée de la guerre (1). Après huit ans d’une guerre ravageuse et soigneusement entretenue de l’extérieur, les Etats-Unis sifflent « la fin de partie » en abattant un avion civil iranien  qui survolait le Golfe Persique. Le signal est reçu : un armistice est conclu.

L’URSS, malgré quelques timides initiatives, n’a pu que  laisser faire, empêtrée qu’elle est au même moment dans la guerre afghane où elle s’est aventurée imprudemment en Décembre 79 et paralysée par quatre changements de direction (BREJNEV- ANDROPOV – TCHERNENKO - GORBATCHEV) pendant que dure la guerre Iran-Irak. Cet état de coma politique conduira à sa disparition et presque aussitôt,  les mains désormais libres, les Etats-Unis, passeront du rôle de fomenteur de guerres moyen-orientales à celui de belligérant direct.  Ils manipuleront à nouveau l’Irak qui attaquera un voisin indélicat et ce sera la première guerre du Golfe.

Cet épisode de l’histoire du Moyen Orient montre qu’en fait la guerre froide  y est déjà terminée en 1979  et que l’islamisme sous ses diverses formes, instrumentalisé par les services secrets occidentaux et israéliens devient le nouvel outil du maintien de la domination impérialiste. Cette stratégie de guerre de religion au sein de l’Islam et d’éclatement du monde arabe et musulman est publique elle a été formalisée par BERNARD LEWIS un universitaire étasunien  qui conseille à l’époque  l’équipe REAGAN et qui bien que nonagénaire fréquente encore les cercles du pouvoir à Washington.  Les Etats-Unis arment les rebelles afghans, recrutent Ben Laden, l’Irak « dirigé par des sunnites », en fait par un parti BAATH qui n’est pas un parti religieux et où les différences religieuses ne posent pas de problèmes, attaque « l’Iran chiite », en fait dirigé par le clergé chiite mais où les sunnites sont nombreux et respectés, le Liban s’enlise dans une guerre interconfessionnelle interminable, la Jordanie et l’Egypte capitulent se désolidarisent du monde arabe en signant la paix avec Israël. Bien avant 1989, l’impérialisme Usraélien n’a plus d’opposant dans la région, il y  sème le désordre il y fait ce qu’il veut.

Au niveau de l’image qui est donnée des deux adversaires en Occident : celle de l’Irak est plus flatteuse : bien qu’étant l’agresseur, il a le soutien officiel, celle de l’Iran reste négative et c’est l’époque où le terme AYATOLLAH inconnu du grand public avant la révolution islamique devient une quasi insulte, un synonyme d’intolérance et d’arriération.

 

Qu’en est-il en réalité de cette république islamique ?

Quelques éclaircissements :

 1 - Le régime politique

A la différence des royaumes et émirats qui sont ses voisins l’Iran est une République. Sa constitution est assez ressemblante à celle de la France avec cette particularité que s’ajoute aux institutions élues : Présidence, (le Gouvernement est formé par le Président) et Parlement,  une instance de contrôle des AYATOLLAHS sur la politique gouvernementale : le « Conseil de discernement de l’intérêt du régime » coiffé par le Guide Suprême.

A la différence de nombreuses républiques arabes voisines il s’y tient régulièrement des élections qui n’amènent pas nécessairement au pouvoir les candidats les plus proches des AYATOLLAHS ; c’était déjà le cas avec l’Ayatollah « réformiste » KHATAMI, c’est encore plus le cas avec AHMADINEJAD qui est un laïc, croyant, et qui a fait campagne contre les AYATOLLAHS. Ceux-ci se sont beaucoup enrichis, sont pour la plupart corrompus et au premier rang d’entre eux figure RAFSANDJANI connu dans le monde entier comme le « roi de la pistache » dont il est avec sa société familiale un des principaux producteurs et négociants mondiaux et que l’Occident qui préfère les bourgeois corrompus aimerait bien voir revenir à la tête du pays.

Ca n’empêche pas l’Iran d’avoir mauvaise réputation d’être beaucoup plus critiqué dans le monde occidental que la monarchie saoudienne ou la dictature égyptienne et surtout, ne l’oublions pas, de subir depuis 1995 un embargo de la part des Etats-Unis sur toutes les activités économiques et financières.

2- La société iranienne :

Paradoxalement elle s’est beaucoup plus modernisée depuis la révolution de 1979 qui, sur le papier   avait un programme réactionnaire, qu’elle ne l’avait fait sous le régime du Shah dont le projet était une modernisation autoritaire. La meilleure preuve en est l’évolution démographique. De toutes les sciences humaines, la démographie, science chiffrée, est en effet celle qui trompe le moins sur les transformations en profondeur d’une société

Or depuis 1979 l’évolution est spectaculaire. Elle a été décrite et analysée dans une étude publiée en 2003 par l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED –PARIS) et intitulée

« Population et politique en Iran », ouvrage  capital pour sortir des fausses évidences sur la société iranienne contemporaine et réalisé par MARIE LADIER-FOUDALI. Nous joignons à ce bulletin quelques extraits du livre.

Il en  ressort quelques enseignements très importants :

-       sur la natalité et la fécondité : l’Iran a réalisé en moins de trente ans sa « transition démographique » c'est-à-dire qu’aujourd’hui le taux de fécondité est légèrement inférieur à 2 (c'est-à-dire que pendant sa période féconde en moyenne une femme iranienne donnera naissance à deux enfants), le mariage s’est transformé : d’un système de mariage imposé – conjoint choisi par les parents et dans un entourage proche, mari plus âgé que la femme elle-même très jeune à l’âge du mariage – on est passé à un mariage beaucoup plus moderne où le libre choix s’exerce dans la majorité des cas et où l’écart d’âge entre les époux est faible, l’accès des femmes à l’enseignement a été massif et elles sont aujourd’hui majoritaires dans les universités, tous ces phénomènes se déroulant dans le cadre d’une urbanisation importante. 

-       Que les AYATOLLAHS aient voulu cette transformation c’est peu probable mais ils n’ont pas pu la contrarier et le résultat est qu’aujourd’hui la société iranienne est nettement plus moderne que la plupart des sociétés voisines  où l’islam est majoritaire (l’Irak avait connu une évolution analogue mais que peut devenir cette société bouleversée ?)
Il reste aux AYATOLLAHS le voile et la ségrégation officielle contre les femmes, question qu’il n’est pas question ici de minimiser mais de mettre en parallèle avec la réelle émancipation concrète des femmes iraniennes qui ne sont plus réduites au rang de  « pondeuses », de nourrices, recluses et analphabètes.  Evidemment  les « progressistes » occidentaux  et les émigrés iraniens hostiles au régime concentrent leur critique sur ce sujet.  Ce qu’il importe de voir c’est que les AYATOLLAHS sont âgés, confrontés à une société très jeune et  que la génération intermédiaire, celle d’AHMADINEJAD  est plus  soucieuse, les positions du Président dont la population iranienne apprécie la simplicité des moeurs l’attestent mais elles sont ignorées ici, de moralité  que de formalisme vestimentaire.

-       De toute manière il est une évidence incontournable c’est que les missiles US et les Marines ne sont jamais  et ne pourront jamais être un facteur de progrès d’une société qu’ils massacrent et que les évolutions positives  des nations sont l’œuvre de leur propre peuple et pas d’un envahisseur.

 

3 – La politique étrangère actuelle de la République islamique :

C’est ce qui irrite  en réalité le plus les dirigeants Occidentaux en général et étasuniens en particulier. L’Iran reste avec la Syrie, mais celle-ci est plus fragile, le seul opposant véritable à la politique de domination régionale de l’alliance USA/ISRAEL, dont la menace nucléaire constitue l’outil suprême. Les mouvements populaires de lutte contre cette domination : Hezbollah et Hamas savent bien, l’expérience historique est claire,  qu’ils n’auront aucun soutien réel de l’Arabie Saoudite ou de l’Egypte. L’Iran reste leur seul appui.

Par ailleurs, l’Iran, surtout depuis l’élection d’AHMADINEJAD, entretient des liens de plus en plus étroits avec la Chine, avec le mouvement des non-alignés et avec les Etats qui aujourd’hui rejettent le plus clairement l’impérialisme US  comme le Venezuela, et le Belarus. Il entretient également de bonnes relations avec son voisin arménien qui, entouré aujourd’hui de pays hostiles ; Turquie, Georgie farouchement pro US, Azerbaïdjan de plus en plus soumis à la pression de Washington, serait étranglé si l’Iran qui lui fournit du gaz, de l’électricité et ne laissait pas sa porte ouverte à un petit pays qui n’est pas musulman mais qui essaie de survivre, coupé qu’il est aujourd’hui géographiquement de la Russie.

 

 

(1)      Très bonne description de cette période dans l’ouvrage  de LARRY EVEREST : « OIL, POWER AND EMPIRE  (Common Courage Press – 2004) ;

 L’auteur  et ses écrits : http://www.larryeverest.com

 

 

 

 

 

 « Population et politique» 

Extraits

 

 A / Introduction (première partie)

 

La sympathie initiale que la Révolution iranienne de 1979 sut gagner auprès d’une opinion publique internationale mise en position de spectatrice par la télévision laissa très rapidement la place au trouble, puis à la répulsion. Les événements violents des premiers mois, la prise du pouvoir par le clergé chiite et l’institutionnalisation des règles islamiques constituent à l’évidence les raisons principales de ce renversement de l’opinion, notamment en Occident; mais cela conduisit surtout à focaliser toute l’attention sur la question du chiisme iranien, jusqu’à reléguer la révolution elle-même à l’arrière-plan. De leur côté, par l’imposition symbolique d’un ordre moral et vestimentaire rigoureux et des prises de position violemment anti-occidentales, les nouveaux dirigeants semèrent l’inquiétude chez les observateurs et monopolisèrent leur attention. Qualifié de «fondamentaliste» ou d’«intégriste», le nouveau régime paraissait nette ment hostile au processus de modernisation entamé depuis quelques an nées en Iran, et capable d’y mettre fin par la radicalité de ses chefs.

Cette stigmatisation de la République islamique entraîna celle de la révolution qui lui avait permis de naître, assimilée alors à la négation brutale, par une société immature, de la modernité proposée par Mohammad Reza Shah. Et l’on voyait avec inquiétude l’Iran basculer dans une utopie réactionnaire, imaginant une remise en cause globale et indifférenciée des évolutions économiques, sociales, politiques, et bien entendu démographiques.

Telle était, telle est toujours, l’orientation générale des commentaires portés sur une révolution «que personne n’a vu venir», pour reprendre l’expression de l’historien Yann Richard; ce qui signifie tout simplement que la connaissance de la société iranienne était trop médiocre pour qu’il soit alors possible d’en lire les évolutions. Du fait que le clergé chiite avait apparemment contrôlé l’ensemble du processus, et parce que l’opinion publique occidentale s’impatientait de connaître et de comprendre cette branche jusqu’alors assez méconnue de l’islam, les études scientifiques ou de vulgarisation entreprises dans la précipitation au début des an nées 1980 se focalisèrent sur la dimension religieuse de la question iranienne, délaissant les évolutions sociales. L’Iran représentait alors, avant tout, un problème de géopolitique moyen-orientale, et était analysé comme tel, dans le temps présent de l’événement, essentiellement avec les outils de l’investigation journalistique. Toujours dépassés par des soubresauts apparemment irrationnels, les observateurs cherchaient la clé de l’énigme dans l’histoire politique iranienne, et pensaient la trouver dans l’étude du rôle et de la place du clergé chiite, à la fois pour proposer une explication à la Révolution islamique et mieux en comprendre les suites. Ainsi, leurs travaux n’accordaient qu’un rôle secondaire à la société, par fois réduite au simple rôle de masse manipulée par les élites.

Avec la fin de la guerre contre l’Irak et le retour à un certain calme, surgirent de nouvelles analyses sur la question. Il s’agissait de quelques enquêtes et études sociologiques et anthropologiques qui tentaient, cette fois, de comprendre la société iranienne et de déterminer son rapport avec l’islam politique). Ces études cherchaient à mettre au jour les principaux acteurs de la Révolution, en rendant à chacun la place qui lui revenait dans la réalisation et l’aboutissement de ce processus. En interrogeant la population sur les raisons de son adhésion à la Révolution, elles purent constater que, loin des a priori simplificateurs, les acteurs de base n’étaient pas contre toute forme de modernité et, bien au contraire, la revendiquaient de mille manières. Ces études, trop rares et peu diffusées, qui auraient aussi demandé des discussions sur le fond, ne pouvaient encore prétendre infléchir véritablement le discours dominant sur la Révolution iranienne. Certes, l’opinion générale se modifia quelque peu avec le temps, mais l’idée d’une quelconque autonomie de l’évolution sociale iranienne par rapport à l’islam politique demeurait incongrue.

Il restait donc beaucoup à faire sur le sujet, et le présent travail est né du besoin de tirer au clair cette question épineuse du processus de modernisation en Iran, en mettant de côté les a priori construits lors des événements révolutionnaires. Notre objectif est de suivre la voie d’un approfondissement de l’analyse pour vérifier si, effectivement, la Révolution et la République islamiques ont interrompu un processus de modernisation préexistant, et quelle importance on peut donner à la césure de 1979. Pour ce faire, nous proposons de renverser la perspective habituelle et de saisir le problème en examinant l’évolution de la société et son comportement dans le cadre d’une analyse démographique. En effet, notre souci est de reconstruire une histoire dégagée, dans un premier temps, du problème de l’islam politique afin de déceler les traces réelles de l’islam dans les attitudes de la population, là où les moeurs, imprégnées de cette religion, déterminent la démarche des individus dans le choix du conjoint, de l’âge au mariage, du nombre d’enfants ou dans la composition de la fa mille et la distribution des rôles entre les sexes.

Or, par ses interrogations spécifiques sur les événements structurants de l’existence humaine — à savoir la naissance, le mariage, la migration et la mort — la science démographique paraît parfaitement appropriée à une telle exploration. Par l’analyse des phénomènes démographiques et particulièrement de la fécondité, nous tenterons de vérifier si un change ment est intervenu dans les comportements, de le dater et de le définir. Toute évolution démographique de fond est hautement significative en ce qu’elle s’accompagne forcément d’une évolution globale de la société concernée, chacune des deux pouvant être révélatrice de l’autre, et les deux fonctionnant en interaction logique — même s’il faut se garder de toute systématisation. Réfléchissant à la notion de modernité, il nous faut balayer le spectre le plus large possible, en examinant des facteurs tels que l’alphabétisation, la scolarisation, la dynamique économique, l’urbanisation ou l’évolution des conditions de logement, en bref tout ce qui est nécessaire à la compréhension du contexte iranien et de son évolution dans le temps. Une société fonctionne comme un tout, ce qui oblige à mesurer les changements qui la touchent dans tous les domaines, sous peine de ne pas parvenir à bâtir un modèle explicatif cohérent.

Bien évidemment, les questions politiques devront être intégrées dans l’analyse : non pas pour juger des événements politiques au sens étroit du terme, mais pour évaluer, là aussi, les changements profonds d’un régime à l’autre, de l’ancien au nouveau. En effet, la question de la modernité comprend aussi l’évolution du pouvoir politique central et la constitution de l’Etat-nation, nous conduisant à nous interroger sur le développement des administrations publiques, les investissements gouvernementaux dans le domaine de la santé, de l’éducation, de la protection sociale et de l’économie en général.

On l’aura compris, par la démographie, appliquée essentiellement à la dimension temporelle mais aussi à la dimension spatiale, c’est tout le processus d’évolution sociopolitique de l’Iran que nous souhaitons saisir et éclairer davantage, postulant par-là même que l’on ne peut comprendre la spécificité de l’histoire récente de l’Iran sans aborder les questions démographiques, mais aussi que l’on ne peut traiter les questions de population sans référence au contexte global.

La démarche d’ensemble que nous avons adoptée consiste à comparer l’évolution démographique et sociopolitique avant et après la Révolution en s’appuyant principalement sur trois dates repères : 1976, 1986 et 1996. Dans la mesure du possible, nous chercherons également à lire dans l’espace et à présenter sur support cartographique l’évolution différentielle d’un certain nombre d’indicateurs démographiques et socio-économiques parmi les plus significatifs. En effet, nos sources statistiques proviennent en grande partie de trois recensements généraux de la population et de l’habitat, nous permettant de dresser des bilans successifs à l’échelle des départements (162 départements en 1976, 195 en 1986 et 254 en 1996). Cela présente le double intérêt de nous permettre, d’une part, de déceler la permanence ou le changement des comportements traditionnels d’une région à l’autre, d’autre part, d’évaluer l’impact et le rayonnement des politiques de développement du gouvernement central, dans une dialectique centre-périphérie très importante en Iran.

 

B – Fécondité  (conclusion du chapitre)

 

La fécondité est restée, pendant longtemps, très forte en Iran et n’a commencé véritablement à baisser que dans la seconde moitié des années 1980. Ce recul, qui marque le début de la transition de la fécondité, met en cause toutes les analyses relatives à l’évolution démographique en Iran, fondées sur des statistiques imparfaites et une interprétation limitée de la théorie de la transition de la fécondité, et qui prétendent que le change ment politique de 1979 a interrompu la transition supposée en cours de puis les années 1970, voire inversé sa tendance. En effet, la transition de la fécondité s’insère dans un long processus de changement profond de la Société. En Iran, celle-ci a mis longtemps avant de s’ouvrir aux changements proposés par la modernité, et ne l’a fait que progressivement, en laissant circuler les nouvelles normes et valeurs qui ont remplacé lentement le substrat traditionnel et fini par modifier les rapports sociaux de manière irréversible. Dans ce processus, l’impact des lois ou mesures di verses, en faveur ou en défaveur du déclin de la fécondité, s’avère insignifiant lorsque ces lois et mesures ne sont pas en accord avec l’orientation de la société. L’expérience de l’Iran en constitue un bel exemple sous l’ancien régime, en dépit de la laïcisation des lois, de la législation destinée à promouvoir la situation de la femme ou encore de la mise en place d’une planification familiale, la fécondité était restée très élevée; sous la République islamique, malgré la ré-islamisation des lois et les mesures répressives en particulier à l’encontre des femmes, la fécondité commença à baisser à vive allure. Aujourd’hui, certains associent le recul impressionnant la fécondité à la reprise de la politique dynamique de contrôle des naissances (1989-1990) par la République islamique. Mais la baisse de la fécondité a précédé la mise en place de cette politique et, en tous cas, nous l’avons déjà évoqué, une telle politique n’eût de toute façon pas produit d’effet véritable sans une motivation ferme des femmes. Or, celle-ci faisait largement défaut sous l’ancien régime, alors que la planification familiale était accompagnée de législations hautement favorables. Les argumentaires qui prétendent que les lois et démarches politiques volontaristes suffisent à faire décliner la fécondité négligent en effet la dynamique des sociétés, qui les rend capables d’inventer des contre-mesures pour s’opposer aux changements de tous ordres, lorsqu’elles les jugent non conformes à leur propre cohésion.

Avec la transition de la fécondité, la société iranienne entre indubitablement dans une ère nouvelle de son histoire; une ère qui ne tardera pas à révéler de nouveaux changements, où de nouvelles logiques sociales naîtront inévitablement de cette prise en charge par les femmes de leur fécondité, et donc de leur rôle, de leur identité sociale.

 

C –  La famille (Conclusion du chapitre)

Le type dominant de la famille en Iran est incontestablement nucléaire, aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Cependant, dans les années 1960 et au début des années 1970, le modèle iranien était encore très différent de celui connu dans le monde occidental. En effet, tout en affichant formellement une structure nucléaire, la famille était encore dépendante de son groupe de parenté. Les rapports familiaux qui étaient ainsi fondés sur la solidarité et l’échange réciproque et obligatoire entre les générations entravaient alors l’autonomisation de la cellule familiale et en conséquence sa modernisation.

Depuis les années 1980, la baisse de la fécondité et le développement des institutions étatiques et semi-étatiques spécialisées conduisirent à des modifications importantes dans la dimension et les fonctions sociales de la famille. D’après les résultats de l’enquête de Shiraz, la famille nucléaire urbaine, par la réduction importante de sa taille, par la tendance à établir des rapports de plus en plus égalitaires entre les générations, par une solidarité fondée plutôt sur les sentiments d’affinités, paraît se rapprocher du modèle occidental de la famille nucléaire. Les changements intervenus dans les campagnes depuis la Révolution semblent également préparer le terrain à la mutation de la famille nucléaire rurale. La concession des terres, accompagnée de l’instauration d’organismes et d’instances étatiques venant se substituer peu à peu au groupe local de contrôle et d’assistance, a indéniablement pesé sur la composition et la structure de la famille rurale et très probablement sur les réseaux de solidarité communautaire ou familiale.

Alors que son idéologie semblait favorable à l’extension des structures communautaires et au développement des réseaux familiaux, la République islamique s’est finalement comportée comme tous les Etats modernes et laïcs en institutionnalisant le droit de l’individu à la protection, donnant ainsi naissance à un Etat-providence. Ce faisant, elle a entraîné la mutation des rapports familiaux et a contribué à l’autonomisation de la famille nucléaire. La transition démographique, d’une part, et la substitution des institutions de l’Etat aux fonctions de la famille, de l’autre, ont abouti à la modernisation de la famille nucléaire iranienne et ouvert, par là même, une mutation des rapports sociopolitiques dans le pays, qui n’a sans doute pas encore produit tous ses effets.

 

 

 

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14:20 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, Courcelles, Belgique dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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