26/01/2008

La guerre est la santé de l’État ...

Interview exclusive :: Howard Zinn, auteur d’Une histoire populaire des états-Unis 

Howard Zinn, professeur émérite d’histoire à la Boston University, a épluché l’histoire des états-Unis non plus du point de vue des grands de ce monde mais du point de vue de ses millions de travailleurs.

Luc Vancauwenberge
19-12-2007

Howard Zinn

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L’histoire des Etats-Unis débute avec l’arrivée de Christophe Colomb en 1492 et l’extermination de 3 000 000 d’indigènes en près de 14 ans. Dans votre livre vous critiquez les historiens qui le vénèrent sans parler des crimes qu’il a initiés. Pourquoi, selon vous, n’en parlent-ils pas ?

Howard Zinn. Ces historiens ne considèrent pas ces peuples indigènes comme nos égaux. C’est pourquoi ils ne trouvent pas la peine d’en parler. Aux Etats-Unis, Christophe Colomb est un héros national et le critiquer est considéré comme antipatriotique, cela peut ternir une réputation.

 

En 1860, la guerre de sécession éclate lorsque sept Etats du Sud veulent se séparer des Etats du Nord. Après cette guerre, l’esclavage est aboli. La situation des Noirs s’est-elle améliorée par après ?

Howard Zinn. Les motivations de cette guerre étaient diverses. La priorité des dirigeants politiques du Nord, y compris du président Abraham Lincoln, n’était pas la liberté des esclaves, mais visait plutôt à maintenir l’unité entre les Etats. Autrement dit, le nationalisme — et non pas la liberté — constituait la motivation première des dirigeants du Nord.

Pour les esclaves, l’enjeu était effectivement la liberté. Mais peu après la guerre, les politiciens du Nord ont permis aux anciens dirigeants de retrouver leur position dominante dans le Sud. Les esclaves devenaient techniquement libres, mais ils étaient renvoyés à un état de semi-esclavage. Ils ne recevaient pas de terres, ne disposaient pas de ressources. Ils devenaient des serfs, des métayers1, complètement soumis à la loi des Blancs.

Vous expliquez que les élites américaines ont depuis le début utilisé le racisme pour empêcher leurs victimes — les Indiens, les esclaves noirs, les esclaves affranchis, les Blancs pauvres — de s’unir. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

Howard Zinn. Il a toujours été utile pour les monopoles de diviser Noirs et Blancs. La division a toujours été basée sur l’injustice économique. Et c’est toujours le cas aujourd’hui : des travailleurs blancs qui se battent pour leur sécurité et qui considèrent les travailleurs noirs comme des rivaux. Les conditions économiques du peuple noir menant au désespoir et au crime alimentent ainsi le racisme. Dès lors, les Blancs associent les Noirs à la violence, aux crimes et aux drogues.

 

A la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, les Etats-Unis regorgeaient d’idées et de mouvements révolutionnaires. Le mouvement ouvrier américain a produit de nombreux leaders ouvriers. Lesquels vous ont le plus marqués ?

Howard Zinn. La mère Jones qui, à 82 ans, organisait les mineurs au début du 20ème siècle. Ou encore Bill Haywood, un dirigeant syndical qui, les 15 premières années du 20ème siècle, organisait des travailleurs sans distinction de races ou de degré de formation et menait des grèves militantes, défiant les autorités. Son syndicat se battait pour de meilleurs salaires, des diminutions du temps de travail et recherchait un changement radical du système économique.

 

Howard Zinn, Une histoire populaire des états-Unis. De 1492 à nos jours, éd. Agone, coll. Des Amériques, 812 pages, 28 €. Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton. > Shop


Les Etats-Unis ont connu un Parti socialiste puissant avant la Première Guerre mondiale, puis un Parti communiste influent après cette dernière. Comment expliquer l’absence d’une gauche forte après la Deuxième Guerre mondiale ?

Howard Zinn. En Europe, après la Deuxième Guerre, il existait un vide politique, que les partis de gauche ont pu remplir. Un tel vide n’existait pas aux Etats-Unis. L’existence de l’Union soviétique et la montée de mouvements révolutionnaires dans différentes parties dans le monde ont effrayé les dirigeants américains. Ils ont développé une véritable hystérie anticommuniste.

Les dirigeants américains n’arrêtent pas de rappeler aux Européens qu’ils ont libéré l’Europe. Les Européens devraient-ils être plus reconnaissants ?

Howard Zinn. S’il faut avoir de la gratitude, c’est en premier lieu à l’égard de l’Armée rouge qui a fait face et a détruit les majeures parties des forces hitlériennes. Ce faisant, l’Armée rouge a facilité l’avancée des forces américaines et britanniques pour libérer l’Europe occidentale des Nazis. Il y a évidemment de la gratitude à avoir à l’égard des Américains qui ont rejoint la guerre contre Hitler. Mais elle a ses limites dans le temps.

 

Vous avez intitulé un des chapitres de votre livre « La guerre est la santé de l’Etat ». Que voulez-vous dire ?

Howard Zinn. L’Etat prospère avec la guerre. L’artifice du patriotisme, la mobilisation du peuple contre un ennemi extérieur, permettent aux dirigeants de renforcer leur contrôle sur l’économie, de drainer plus d’argent vers les classes fortunées et de limiter la liberté d’expression des citoyens au nom de la « sécurité ».

La guerre est lucrative pour les hommes d’affaires, pas pour les jeunes gens envoyés au front. L’Etat peut accroître ses pouvoirs en temps de guerre en prétendant servir les intérêts du peuple contre un ennemi commun.

 

Comme Noam Chomsky et Michael Parenti, vous avez signé des appels contre la guerre et l’occupation en Irak. Pourquoi est-ce important pour vous ?

Howard Zinn. Il faut que des citoyens américains montrent qu’ils désapprouvent le gouvernement dans ses guerres agressives. Nos intérêts ne sont pas ceux du gouvernement, nous avons des intérêts communs avec d’autres peuples dans le monde, en Irak et ailleurs.

Les Etats-Unis, une puissance en déclin ?

Howard Zinn. Je pense que oui. Derrière l’énorme puissance militaire, il y a la faiblesse. On peut le voir dans l’échec de cette superpuissance, hyper armée, de vaincre l’insurrection d’un petit pays du Moyen-Orient. On peut le voir en s’apercevant que de plus en plus de pays se retirent de l’orbite US (la Pologne vient de décider de retirer ses troupes de l’Irak, comme l’ont fait beaucoup d’autres nations). Les Etats-Unis sont de plus en plus isolés dans le monde. Son économie est en crise : une dette énorme, un clivage béant entre riches et pauvres, l’insécurité pour les gens ne pouvant plus rembourser leurs emprunts hypothécaires et qui perdent leur maison, deux millions de gens dans les prisons américaines. Tous les indices d’une société malade.

 

1 Le métayage est un type de bail rural dans lequel un propriétaire confie à un métayer le soin de cultiver une terre en échange d’une partie de la récolte.

 

19:27 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, Courcelles, Belgique dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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