11/02/2008

11/02/2008: Choc des civilisations ou laïcité ? Réplique au discours de Latran...

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Sujet: Fw: Réplique au discours de Latran [Voltaire]
Date: Mon, 11 Feb 2008 18:26:04 +0100
De: melusine <melusine@nerim.net>


Sent: Sunday, February 10, 2008 10:43 PM
Subject: Réplique au discours de Latran [Voltaire]

Choc des civilisations ou laïcité ?

Réplique au discours de Latran
par Jean-Luc Mélenchon*

Le nouveau président français, Nicolas Sarkozy, s'est lancé dans une vaste
entreprise de confessionalisation des institutions, en totale contradiction
avec les principes laïques de la République dont il est le garant. Cette
rupture, non seulement avec son prédecesseur, mais avec l'histoire du pays
et son pacte social, vise à faire entrer la France dans le projet
néoconservateur de « choc des civilisations », réplique le sénateur Jean-Luc
Mélenchon dans un discours prononcé devant le Grand Orient de France. Nous
publions en deux parties l'intégrale de cet exposé.
En France, la laïcité de l'État est une question sensible. Notre pays a
connu trois siècles de guerre civile religieuse, ouverte ou larvée. Les
principaux courants qui en ont été protagonistes sont toujours présents et
actifs. L'instauration de la laïcité comme principe organisateur et
pacificateur de notre République est le résultat de cette histoire. Depuis
la loi fondatrice de 1905 instituant la séparation des Églises et de l'État,
le débat a été ouvert à de nombreuses reprises sous des formes diverses et
les citoyens s'y sont toujours engagés avec conviction. Le discours du
président de la République, par la radicalité de sa rupture avec les
principes constants de la République sur ce sujet, semble devoir ouvrir une
nouvelle période de confrontation.

Le discours de Latran
Un manifeste global

Ce discours ne doit pas être lu comme l'expression de la sensibilité
personnelle de Nicolas Sarkozy en matière religieuse. Certes, le président
est, selon ses propres termes, un « catholique de tradition et de coeur ».
Personne ne lui en fait grief. C'est une conviction qui relève de la sphère
privée.

Au demeurant il n'est pas le premier président de la République française à
être croyant et pratiquant.

Le discours du président de la République devant le chapitre de
Saint-Jean-de-Latran, est une parole officielle prononcée au nom de la
République française. C'est celle du président de la République es qualité,
représentant tous ses concitoyens français, au moment où il accepte d'endosser
une fonction honorifique liée par tradition folklorique à sa charge, celle
de chanoine de Latran, paroisse de l'État du Vatican dans la ville de Rome.
Sur le moment, puis à la suite de son allocution, le président a souligné à
diverses occasions l'importance particulière de ce discours. Il s'agit bien
d'une définition des principes et de la vision auxquels il entend se référer
à propos de la place du fait religieux dans la vie des sociétés modernes en
général et de la religion catholique en France en particulier. Les discours
qu'il a ensuite prononcés à Ryad en Arabie saoudite, puis pour ses voeux
devant le corps diplomatique ou à l'occasion de la réception des chefs
religieux à l'Elysée ont confirmé l'importance du discours de Latran dans la
définition de la politique que veut conduire le chef de l'État. Il existe
ainsi une sorte de continuité entre ses différentes expressions qui se
complètent de façon assumée. Elles dessinent un tableau d'ensemble. Il se
fonde sur une analyse du rapport de la société humaine au fait religieux. Il
s'articule, par degré, avec une approche qui prétend ancrer la démonstration
dans une prétendue aspiration irrépressible des individus pour la
transcendance.

Le discours de Latran est assumé comme un discours de rupture avec les
précédentes prises de position des présidents de la République française à
propos des rapports avec l'Église catholique. Mais cette rupture n'est pas
seulement l'énoncé d'un nouveau cadre conceptuel. Elle fonctionne comme une
transgression, c'est-à-dire comme une inversion du point de vue qui avait
prévalu jusqu'à présent.

On constate en premier lieu que le président Nicolas Sarkozy a adopté l'angle
sous lequel l'Église catholique romaine se situe dans ses controverses avec
la République française depuis sa fondation et même face à ses rois sous l'Ancien
régime. De bien des façons c'était le préalable à l'énoncé de la nouvelle
politique.

Une relecture orientée de l'histoire de France

Quand l'histoire de France cesse d'être une matière scientifique pour
devenir un récit politique, deux lectures se présentent le plus souvent. La
version républicaine traditionnelle raconte l'émergence progressive et
douloureuse de la nation et de la souveraineté populaire au fil d'une
histoire de conflits avec l'Église et l'Ancien régime monarchiste. L'autre
raconte la supposée permanence chrétienne de l'histoire des Français et
positionne faits et jugements dans leur relation à cette fidélité. C'est,
pour faire simple, la Gesta deii per francos de Grégoire de Tours, la «
geste de Dieu à travers les Francs ». Évidemment cette histoire est censée
être construite en osmose étroite avec la papauté. Parmi tant d'autres cet
état d'esprit est celui qu'évoque cette mise en garde du pape Léon XIII dans
les années de la République française renaissante : « La France ne saurait
oublier que sa providentielle destinée l'a unie au Saint-Siège par des liens
trop étroits et trop anciens pour qu'elle veuille jamais les briser. De
cette union, en effet, sont sorties ses vraies grandeurs et sa gloire la
plus pure. Troubler cette union traditionnelle, serait enlevé à la nation
elle-même une partie de sa force morale et de sa haute influence dans le
monde ». [1]. Cette vision se réfère volontiers à de supposées « racines »
qui lieraient le présent au passé profond et dont l'amputation menacerait l'identité
même du pays. Comme si chacun était uni au passé par cet organe mystérieux
et comme si le passé était autre chose qu'une reconstruction opérée par
chacun en fonction des préoccupations du présent ! Le président de la
République a fait sienne cette seconde lecture de l'histoire de France. «
Comme Benoît XVI, déclare le président, je considère qu'une nation qui
ignore l'héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire commet un
crime contre sa culture, contre ce mélange d'histoire, de patrimoine, d'art
et de traditions populaires, qui imprègne si profondément notre manière de
vivre et de penser. Arracher la racine, c'est perdre la signification, c'est
affaiblir le ciment de l'identité nationale, c'est dessécher davantage
encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire ».

Dés lors, à propos de son installation comme chanoine honoraire de
Saint -Jean-de-Latran il proclame. « J'assume pleinement le passé de la
France et ce lien si particulier qui a si longtemps uni notre nation à l'Église
 ». En effet. La démonstration va donc être un florilège de poncifs éculés.
Rien n'est plus parlant que cette phrase d'accroche du début de son propos.
« C'est par le baptême de Clovis que la France est devenue Fille aînée de l'Église.
Les faits sont là. En faisant de Clovis le premier souverain chrétien, cet
événement a eu des conséquences importantes sur le destin de la France et
sur la christianisation de l'Europe. » C'est, collées l'une derrière l'autre,
plusieurs légendes chères à l'historiographie catholique la plus désuète. Le
« fait », quoi qu'en dise le président, est très loin « d'être là ». En effet
le baptême de Clovis n'est pas du tout un fait historique avéré. Ses rares
mentions sont extrêmement évasives dans les textes religieux de référence.
En vérité le roi franc fut allié avec l'Église romaine au moment où l'un et
l'autre y avaient un intérêt mutuel. Le roi franc pour entrer dans le Sud
gallo-romain bien christianisé, l'Église romaine pour réprimer la contagion
de l'hérésie arienne qui menaçait son autorité dans le clergé. En fait de
conversion et autre prodige spirituel, c'est en réalité la première forme d'alliance
entre Église et pouvoir politique en vue d'un objectif commun de domination
mutuellement assistée. Le reste des évocations historiques ne vaut pas
mieux. Clovis n'est pas du tout le premier souverain chrétien. Avant lui l'empereur
Constantin et quelques autres ou bien l'empereur Théodose l'étaient déjà. De
même nombre de princes et princesses burgondes comme la propre épouse de
Clovis l'étaient avant lui. On mesure aux erreurs flagrantes du récit
historique sa vocation purement allégorique. Le président fait sienne une
légende pour suggérer l'évidence de la leçon qu'elle est censée porter. «
Au-delà de ces faits historiques, c'est surtout parce que la foi chrétienne
a pénétré en profondeur la société française, sa culture, ses paysages, sa
façon de vivre, son architecture, sa littérature, que la France entretient
avec le siège apostolique une relation si particulière. Les racines de la
France sont essentiellement chrétiennes » Essentiellement, c'est-à-dire en
ce qui concerne son essence même, sa nature intime. L'inné des Français,
pour Nicolas Sarkozy serait chrétien.

On doit s'attarder un peu sur le recours à l'histoire profonde du pays pour
comprendre que l'exercice n'est pas neutre en lui-même. Tant que le
président cite des écrivains et des gens d'Églises, il est dans son rôle d'évocation
de la participation des Français à une histoire religieuse qui a beaucoup
compté pour eux. Mais quand ces évocations portent sur des personnages
politiques, il en va tout autrement. Notamment quand il s'agit d'évocation
de personnages d'Ancien régime. Entre l'Ancien régime et la République, c'est
la rupture qui fait sens, et non l'apparente impression de continuité que
donnent la permanence des lieux et la suite des générations. La rupture est
celles des principes, des valeurs, des mobiles d'action, des objectifs. Se
référer à une histoire commune avec l'Ancien régime pour un gouvernant
républicain, c'est prendre le risque permanent du contre sens politique.
Sans aucun doute le président ne le sait pas. Peut-être n'y a-t-il jamais
réfléchi. Il n'empêche. La Référence à Louis IX, canonisé par l'Église et
connu sous le nom de « saint Louis » est particulièrement malheureuse. On
comprend qu'il s'agit de montrer que le pouvoir lui-même en France a été si
près du catholicisme qu'il a été reconnu par lui comme figure exemplaire de
ses propres valeurs. C'est d'ailleurs un classique des admonestations des
papes à tous les souverains français avec qui ils ont été en conflit : citer
comme contre modèle « saint louis » leur ancêtre ! Le président veut donc en
saluer la « contribution spirituelle » et la « signification morale de
portée universelle ». Rien n'est plus discutable. Les raisons qui ont valu
au roi Louis IX d'être canonisé par l'Église et l'expression de sa piété
dans ses décisions politiques ne méritent pas l'hommage d'un républicain. Et
peu nombreux sont ceux qui voudraient s'en réclamer s'ils ne s'arrêtaient
pas à la légende aimable du roi rendant la justice sous son chêne. En effet
le roi Louis IX (1214-1270) fut l'initiateur des boucheries et du fiasco de
la 7ème (1248-1254) et de la 8ème croisades (1270). Il s'illustra surtout
dans des persécutions sans précédent contre les hérétiques et les juifs. C'est
ainsi qu'il institutionnalisa une répression féroce du blasphème par le
supplice du pilori et du percement de la langue au fer rouge. En 1242, il
soutient une controverse théologique contre le Talmud et ordonne un autodafé
de Talmuds à Paris. En 1254, il bannit de France les Juifs qui refusent la
conversion. Le succès n'ayant pas été total, il revient à la charge en 1269
pour instaurer le port par les Juifs de signes vestimentaires distinctifs :
la rouelle pour les hommes et un bonnet spécial pour les femmes. Le but,
annoncé publiquement à l'époque, est de prévenir tout risque de mariage
mixte en application d'une recommandation papale de 1215 qui n'avait jamais
été appliquée jusqu'alors en France. On voit que le maniement des références
et des symboles d'osmose avec la papauté comporte le risque de prendre à son
compte une histoire et des préoccupations qui sont précisément ce avec quoi
la laïcité de l'État Républicain a voulu rompre. Le discernement serait tout
aussi utile quand il s'agit d'évoquer une sainte figure comme celle de
Bernard de Clairvaux (1090-1153) grand prédicateur de la 2ème croisade
(1147-1149) qui s'était alors rendu célèbre par ses mots d'ordre radicaux
« le baptême ou la mort » ou encore « conversion ou extermination ».

La pertinence des références louangeuses à l'Ancien régime dans le discours
d'un président de la République n'est pas seulement sujette à caution du
point de vue des principes républicains. Elle ne l'est pas seulement à l'égard
de l'exactitude des faits sur lesquels il pense pouvoir prendre appui. Elle
l'est aussi du point de vue du choix partisan que le président opère à l'intérieur
de cette histoire quand il résume les rapports des rois avec la papauté à
une fidèle allégeance. Ainsi quand il affirme qu'après le supposé baptême de
Clovis, « à de multiples reprises ensuite, tout au long de son histoire, les
souverains français ont eu l'occasion de manifester la profondeur de l'attachement
qui les liait à l'Église et aux successeurs de Pierre ». Car les rapports
des rois de France avec la papauté sont aussi une longue histoire de
conflits très durs où l'une et l'autre des deux parties a cherché à se
rendre maître de l'autre pour utiliser à son profit le pouvoir dont il
disposait dans son domaine temporel ou spirituel. Le fait est que ce sont
les papes qui ont été à l'initiative de ces tentatives de prises de contrôle
et qu'ils ont échoué. Les rois de France ont été souvent beaucoup plus
efficaces quand à leur tour ils se sont mêlés de vouloir contrôler la
papauté. Certes le pape Boniface VIII à tenté en 1300, d'imposer son
autorité au roi de France Philippe le Bel avec la bulle Unam sanctam. Sans
succès. Mais les rois de France ont fabriqué la papauté d'Avignon.. Ils ont
dénoncé dès 1418 les « abus » du pape et limité son pouvoir sur l'Église de
France. Ils ont instauré ou rétabli, à de multiples reprises, des mesures de
contrôle ou de rétorsions contre les menées des « successeurs de Pierre ».
La vérité historique est donc très loin de la légende papale de rois
humblement agenouillés à leurs pieds pour prendre conseil.. On ne peut
oublier que deux rois de France, Henri III et Henri IV, furent assassinés
par des « fous » sous influence directe des ligues catholiques. Enfin on
sait que les papes condamnèrent toutes les législations royales de tolérance
depuis les décrets du roi Henri II autorisant en France le séjour des juifs
chassés d'Espagne jusqu'à l'édit de Nantes. On mesure mieux alors combien
cette histoire concrète est loin de la légende que le président de la
République a choisi de prendre à son compte.

Une lecture cléricale de la loi de 1905

Le choix partisan des références prises dans l'histoire de l'Ancien régime
ne fait que préparer dans le discours de Latran un alignement du vocabulaire
du président de la République bien plus spectaculaire et politiquement
alarmant dans le jugement porté sur la loi de séparation des Églises et de l'État
de 1905. Cette loi n'a jamais été analysée par l'Église de Rome comme une
simple loi d'organisation de la vie commune d'un pays démocratique. Son
opposition porte sur le fond de ce qu'implique la séparation des Églises et
de l'État. Cette opposition est totale. Elle est constante. Elle a été
rappelée jusqu'en 2005 par le pape Jean-Paul II. La citation de son propos
est indispensable pour comprendre l'état d'esprit qui anime le Vatican à ce
sujet et dont le vocabulaire choisi par ses porte parole rend compte. On
sera alors d'autant plus stupéfait de retrouver les mêmes termes dans la
bouche du président de la République française. Voici ce qu'écrit Jean-Paul
II aux évêques de France le 11 février 2005 : « En 1905, la loi de
séparation des Églises et de l'État fut un événement douloureux et
traumatisant pour l'Église en France. » Retenons ces deux adjectifs :
douloureux et traumatisant. Ce n'est pas de l'inventaire des biens d'église
dont il est question ni du refus de la masse des Français de répondre aux
appels à la résistance que leur lançait le clergé dont il est question à
propos de ce traumatisme. C'est du fond. L'explication du pape est claire :
c'est la rupture avec le modèle de la religion d'État qu'il dénonce. Voici
comment il résume cette « souffrance » à propos de la loi de 1905 : « Elle
réglait la façon de vivre en France le principe de laïcité et, dans ce
cadre, elle ne maintenait que la liberté de culte,  reléguant du même coup
le fait religieux dans la sphère du privé et ne reconnaissant pas à la vie
religieuse et à l'Institution ecclésiale une place au sein de la société. La
démarche religieuse de l'homme n'était plus alors considérée que comme un
simple sentiment personnel, méconnaissant de ce fait la nature profonde de l'homme,
être à la fois personnel et social dans toutes ses dimensions, y compris
dans sa dimension spirituelle. » Chaque mot compte dans cette présentation..
Ce que dit le président de la République n'en est que plus stupéfiant. « Je
sais les souffrances que sa mise en ouvre a provoquées en France chez les
catholiques, chez les prêtres, dans les congrégations, avant comme après
1905. » C'est très exactement le point de vue clérical. Et le président
poursuit de façon tout aussi incroyable en donnant raison après coup aux
rébellions de l'Église : « Je sais que l'interprétation de la loi de 1905
comme un texte de liberté, de tolérance, de neutralité est en partie,
reconnaissons le, une reconstruction rétrospective du passé. » Enfin il
conclut : « C'est surtout par leur sacrifice dans les tranchées de la Grande
guerre, par le partage de leurs souffrances, que les prêtres et les
religieux de France ont désarmé l'anticléricalisme ; et c'est leur
intelligence commune qui a permis à la France et au Saint-Siège de dépasser
leurs querelles et de rétablir leurs relations » Tout est blessant dans
cette déclaration. La stigmatisation de la loi au motif qu'elle n'aurait pas
été à l'époque une loi de liberté, acquitte la papauté de l'époque de ses
appels à la désobéissance à la loi. La présentation du clergé comme la
victime de la situation donne raison au refrain constant de la propagande
cléricale. Et plus choquant encore l'évocation du rôle des prêtres dans la
guerre de 14, non comme citoyens faisant leur devoir, mais comme
représentants d'un corps constitué. Sur ce sujet, si mal choisi, il reste à
apprendre au président de la République que dans sa condamnation de la loi
de 1905 le pape de l'époque protestait aussi contre le fait que l'on décide
d' « [.] arracher les clercs à leurs études et à la discipline
ecclésiastique pour les astreindre au service militaire ». Comme si c'était
l'anticléricalisme qu'il fallait désarmer alors et non plutôt le
cléricalisme forcené qui se déchaina contre la loi de 1905. Le Président
aurait du lire, avant de parler, le texte de l'encyclique Véhementer nos
publiée en 1906. La violence du ton rappelle assez bien le niveau de
tensions que l'Église s'est efforcée de créer à l'époque. Jugeons sur pièce.
« Qu'il faille séparer l'État de l'Église, dit l'encyclique, c'est une thèse
absolument fausse, une très pernicieuse erreur. Basée, en effet, sur ce
principe que l'État ne doit reconnaître aucun culte religieux, elle est tout
d'abord très gravement injurieuse pour Dieu, [.] Nous lui devons donc, non
seulement un culte privé, mais un culte public et social, pour l'honorer. »
« En vertu de l'autorité suprême que Dieu nous a conférée, déclare le pape,
nous réprouvons et nous condamnons la loi votée en France sur la séparation
de l'Église et de l'État comme profondément injurieuse vis-à-vis de Dieu, qu'elle
renie officiellement, en posant en principe que la République ne reconnaît
aucun culte. » Et l'encyclique appelait ouvertement à l'insoumission à la
loi : « En conséquence, nous protestons solennellement de toutes nos forces
contre la proposition, contre le vote et contre la promulgation de cette
loi, déclarant qu'elle ne pourra jamais être alléguée contre les droits
imprescriptibles et immuables de l'Église pour les infirmer. » Le Vatican
mènera ensuite une politique de provocation systématique contre la loi de
1905 et son application. Ainsi Pie X interdit aux catholiques d'organiser
les associations cultuelles sur lesquelles reposait le système d'attribution
des locaux religieux prévus par la loi de 1905. L'interdit ne sera
officiellement levé par le Vatican qu'en 1924. Pendant 20 ans donc, le
Vatican incita donc au sabotage de la loi et contribua directement aux
conditions difficiles de son application.

Ce qui était en cause, pour l'Église catholique, ce n'était pas seulement la
séparation de l'Église et de l'État mais toutes les mesures de laïcisation
de la société. Le pape dénonçait en effet que les lois républicaines
prévoient de « violer la sainteté et l'inviolabilité du mariage chrétien par
des dispositions législatives en contradiction formelle avec elles [.]
laïciser les écoles et les hôpitaux [.] On a abrogé la loi qui ordonnait des
prières publiques au début de chaque session parlementaire et à la rentrée
des tribunaux [.] supprimé les signes traditionnels à bord des navires le
Vendredi Saint [.] effacé du serment judiciaire ce qui en faisait le
caractère religieux [.] banni des tribunaux, des écoles, de l'armée, de la
marine, de tous les établissements publics enfin, tout acte ou tout emblème
qui pouvait, d'une façon quelconque, rappeler la religion. » Cette
indignation, nous nous contentions de la trouver risible, rétrospectivement.
Mais s'il faut entendre le président de la République la justifier après
coup comme une « souffrance » et plaider que la loi ait été à l'époque moins
tolérante et soucieuse de liberté qu'il y parait, on doit alors rappeler au
nom de quelle conception obscurantiste de la tolérance et de la liberté le
pape condamnait la loi dans son encyclique ! Voici ce qui serait en cause
selon lui : « Les dispositions de la nouvelle loi sont, en effet, contraires
à la Constitution suivant laquelle l'Église a été fondée par Jésus-Christ.
Il en résulte que cette Église est par essence une société inégale [.] dans
le corps pastoral seul, résident le droit et l'autorité nécessaires pour
promouvoir et diriger tous les membres vers la fin de la société. Quant à la
multitude, elle n'a pas d'autre devoir que celui de se laisser conduire et,
troupeau docile, de suivre ses pasteurs. (.) la religion est la règle
suprême et la souveraine maîtresse quand il s'agit des droits de l'homme et
de ses devoirs »

Une amnistie de l'intolérance cléricale

Ce rappel du point de vue réel de la papauté face à la loi de 1905 montre à
quel point son vote et son application a été un rapport de force et non un
compromis, du fait de l'Église et d'elle seule. Ce qui est une
reconstruction du passé c'est de passer sous silence les motifs dogmatiques
qui sont à l'origine du comportement politique agressif du pape à l'époque
et de ses successeurs depuis. Les extraits de leur expression officielle,
cités précédemment, le montrent. Mais on pourrait aussi bien rappeler le
contexte politique d'alors qui vit, par exemple, le pape refuser de recevoir
le président de la République française de l'époque parce que celui-ci avait
rencontré le chef de l'État italien à Rome, ville sur laquelle le pape
maintenait une revendication territoriale ! Surtout on devrait, pour bien
comprendre la tension du moment, rappeler quels avaient été les plus récents
rappels officiels de la doctrine catholique, car c'est eux qui ont aussi
fortement contribué à la réaction de bons sens qu'a été la loi de 1905. Les
papes les avaient opposés de façon constante aux revendications et aux
avancées républicaines. L'étroitesse et la violence du ton et des énoncés
sont stupéfiantes. Elles rappellent pourquoi le modéré Aristide Briand avait
pu conclure à une « incompatibilité fondamentale » entre l'Église
traditionnelle et la démocratie. Ainsi l'encyclique Mirari Vos de 1832
dénonce de la liberté d'opinion et de conscience : « De cette source
empoisonnée de l'indifférentisme, découle cette maxime fausse et absurde ou
plutôt ce délire : qu'on doit procurer et garantir à chacun la liberté de
conscience ; erreur des plus contagieuses (.) » Ou la dénonciation de la
liberté de la presse : « À cela se rattache la liberté de la presse, liberté
la plus funeste, liberté exécrable, pour laquelle on n'aura jamais assez d'horreur
et que certains hommes osent avec tant de bruit et tant d'insistance,
demander et étendre partout. » Puis l'encyclique Quanta Cura de 1865 fait l'inventaire
des « principales erreurs de notre bien triste époque, comme idées fausses
et opinions trompeuses et perverses ». Par exemple l'idée que « la volonté
du peuple constitue la loi suprême dégagée de tout droit divin ». C'est la
légitimité du suffrage universel et des travaux parlementaires qui sont
ainsi niées ! Il y a aussi la condamnation de la « liberté de manifester
hautement et publiquement les opinions » présentée comme « liberté de
perdition ». Et, plus peccamineux si cela est possible, « le plein pouvoir
laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées
et toutes leurs opinions, jette plus facilement les peuples dans la
corruption des moeurs et de l'esprit, et propagent le fléau de l'indifférentisme
 »

Quand les débats qui vont conduire à la loi de 1905 se nouent de longue main
dans les sociétés progressistes et les loges maçonniques, le discours de l'Église
de l'époque est celui de cette incroyable dogmatisme. Peut-être a-t-on
oublié qu'il va jusqu'à contester l'idée même d'une autonomie de la raison
et de la morale. L'encyclique Quanta Cura (1865) en dénonce « le principe
impie et absurde du naturalisme » qui voudrait « que la société humaine soit
constituée et gouvernée sans plus tenir compte de la Religion ». Elle
théorise le cléricalisme en affirmant que « la puissance de salut de l'Église
catholique doit s'exercer librement, non moins à l'égard des individus que
des nations, des peuples et de leurs chefs »et réaffirme la nécessité « que
la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'État ».
Telle est l'ambiance intellectuelle qu'organise à l'époque la papauté en
face des doctrines républicaine de souveraineté populaire pleine et entière
dans tous les domaines de la vie en société. Comment comprendre que le
président de la République, dont la fonction est l'héritière de cette lutte
davantage que de mythique baptême de roitelets francs ou de prédicateurs de
croisades puisse, quand il l'évoque, ne retenir que les « souffrances » du
clergé sectaire et violent qui s'y est opposé de toutes ses forces ?

La haine des Lumières

 Cette interrogation n'est pas de pure forme polémique. Le discours de
Latran répond sur ce plan spécifique. Le président considère que le
processus dont le siècle et le courant des Lumières sont l'apothéose n'est
pas le mouvement qui compte à ses yeux, quand bien même a-t-il fait « naitre
l'ère moderne » selon le mot de Goethe à propos de la grande Révolution
française. Au contraire. Pour Nicolas Sarkozy, le président de la
République, les Lumières appartiennent à un espace intellectuel auto limité.
De ce fait meme, elles sont intrinsèquement dangereuses. Son analyse à ce
sujet, telle qu'elle est formulée dans le discours de Latran, sert de
matrice pour d'autres discours et interviews de presse. Son importance n'a d'égal
que sa gravité. « Depuis le siècle des Lumières, déclare le président, l'Europe
a expérimenté tant d'idéologies ! Elle a mis successivement ses espoirs dans
l'émancipation des individus, dans la démocratie, dans le progrès technique,
dans l'amélioration des conditions économiques et sociales, dans la morale
laïque. Elle s'est fourvoyée gravement dans le communisme et dans le
nazisme. Aucune de ces différentes perspectives - que je ne mets évidemment
pas sur le même plan - n'a été en mesure de combler le besoin profond des
hommes et des femmes de trouver un sens à l'existence. » Ce serait assez que
ces mots aient été prononcés pour que n'importe quelle conscience
républicaine se sente profondément blessée par la violence de l'injure qui
est ainsi faite. Mais ce qui sans doute est le plus affligeant et
consternant est que ces mots aient été empruntés quasi littéralement au pape
Jean-Paul II luimême pour qui le rejet des Lumières est un élément central
de la construction dogmatique du catholicisme. Pour ce dernier en effet, les
Lumières sont le terreau des crimes et tragédies politiques du vingtième
siècle. Dans le texte intégral du chapitre « Lumières et idéologies du mal »
du document intitulé Mémoire et Identité paru en mars 2005, Jean- Paul II
étend sa condamnation à la Renaissance elle-même. La raison de fond est
parfaitement cohérente. C'est la négation de toute part de vérité pour tout
ce qui ne procède pas de la révélation. Ces prémices sont d'ailleurs
rappelées avec force en conclusion des raisonnements exposés par le pape :
« « Le code moral provenant de Dieu est la base intangible de toute
législation humaine dans n'importe quel système, en particulier dans le
système démocratique. La loi établie par l'homme, par les parlements et par
toute autre instance législative humaine, ne peut être en contradiction avec
la loi naturelle, c'est-à-dire, en définitive, avec la loi éternelle de
Dieu. » Cette conclusion doit être connue pour bien mesurer toute la portée
du raisonnement papal et comprendre la radicale incongruité du ralliement qu'y
proclame le président de la République. Le moment est donc venu de citer ce
qui se rapporte à l'analyse des Lumières dans le texte de Jean-Paul II pour
mesurer quel « copié/collé » est le discours du président sur ce point ! «
Les idéologies du mal sont profondément enracinées dans l'histoire de la
pensée philosophique européenne, écrit le pape ! [.] Dans la mentalité des
Lumières, le grand drame de l'Histoire du Salut, le fait que l'homme a été
racheté et est devenu participant de la vie même de Dieu par l'action du
Christ, tout cela avait disparu. L'homme était resté seul : seul comme
créateur de sa propre histoire et de sa propre civilisation ; seul comme
celui qui décide de ce qui est bon et mauvais, comme celui qui existerait et
agirait même si Dieu n'existait pas. Et si l'homme peut décider par
lui-même, sans Dieu, de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, il peut
aussi disposer qu'un groupe d'hommes soit anéanti. Des décisions de ce genre
furent prises sous le IIIème Reich. [.] Des décisions analogues furent
prises par le parti communiste de l'Union soviétique et des pays soumis à l'idéologie
marxiste. [.] Cela est arrivé parce que Dieu en tant que Créateur a été
rejeté, et du même coup la source de détermination de ce qui est bien et de
ce qui est mal. » Les Lumières « drame dans l'histoire du salut », c'està-
dire dans la relation de Dieu à sa création, à l'origine des crimes nazis !
On apprécie mieux après cela toute l'impudence hypocrite de l'accusation
mille fois répétées par les cléricaux quand ils dénoncent le « sectarisme »
et « l'intolérance » des laïques.

Laïcité et choc des civilisations
Cependant, l'outrance de ce point de vue a son mérite. Elle signale avec
force la piste par laquelle le « raisonnement » religieux fournit une
passerelle conceptuelle efficace vers un autre corps de doctrine plus
trivialement préoccupé de réalité géopolitique. Il s'agit de la théorie du
« choc des civilisations » formulée par Samuel Huntington. Elle est au coeur
de la pensée du président Sarkozy à propos de la réalité mondiale de notre
époque. Il y a exprimé à de très nombreuses reprises son adhésion
intellectuelle. C'est au point que l'on peut se demander si les
manifestations d'enthousiasme religieux du président ne sont pas la
conséquence de son adhésion à cette théorie plutôt que l'inverse. Le
raisonnement de politique étrangère serait premier, l'intime conviction
religieuse serait seconde. On pourrait être conduit vers cette conclusion
par l'écart remarquable qui apparaît entre la vie réelle du président et ses
déclarations de foi religieuse et d'adhésion à la morale catholique. Sans
entrer dans les détails qui nous égareraient dans les colonnes de la presse
people, on retiendra seulement combien il est étrange qu'une personne
excommuniée du fait de ses divorces puisse accepter d'être « chanoine
honoraire » de la paroisse du Vatican lui-même. Mais il faudrait alors s'étonner
que ceux qui l'ont excommunié n'y voient eux-mêmes aucun obstacle, alors
même que leur intransigeance doctrinale peut-être aussi violente que les
citations précédentes l'ont rappelé.

Le choc des civilisations

La théorie du choc des civilisations a été exposée par Samuel Huntington
professeur à l'université de Harvard aux États-Unis. Son texte a été publié
en français en 1997.

En voici un résumé sommaire. Selon lui l'histoire des conflits humains dans
le monde occidental a connu trois âges. D'abord quand les princes voulaient
étendre leurs territoires (de 1648 à 1789). Puis quand les nations et les
peuples ont voulus bâtir leurs empires (1789 à 1918). Enfin quand les
idéologies se sont confrontées sur toute la surface du globe (1918 à 1989).
Commence désormais l'âge des conflits de civilisations. La civilisation est
le niveau concret le plus large auquel un individu s'identifie. Elle est un
donné qu'on ne choisit pas mais qui s'impose à soi. Il délimite en même
temps un espace politique pertinent : eux et nous, ami ennemi. Pour l'essentiel
les lignes de fracture entre civilisations sont religieuses. Elles dessinent
la géographie politique réelle puisque chaque appartenance religieuse
recherche l'appui des siens. Ainsi les Tchétchènes musulmans avec les
nations musulmanes, les Arméniens avec les chrétiens et ainsi de suite. Dans
ce paysage, la civilisation musulmane n'aurait que des frontières
sanglantes, avec les autres blocs civilisationnels et il en irait de même
entre nations musulmanes. Cet état de fait résulte du contenu culturel qui
est le sien. Dans ce contexte, l'Occident dont la population est
minoritaire, depuis qu'elle est passée de 44 % du total mondial à 13 %, est
menacé de déclin et de submergement. Elle doit donc faire face. Et pour cela
elle doit commencer par s'assumer.

Il est important de rappeler que la cohérence interne de cette présentation
ne valide pas pour autant l'objectivité de ses énoncés. Nombreux sont les
chercheurs qui ont aussitôt démontré le caractère très relatif de chacune
des idées pourtant proposées comme des certitudes. Par exemple, le concept
de civilisation est moins étanche que ne l'affirme Samuel Huntington. La
description d'une civilisation à partir du fondement religieux est un
réductionnisme. Elle n'est donc pas pertinente. Enfin la filiation de cette
théorie et ses emprunts aux penseurs du déclin de l'Occident d'avant la
Deuxième Guerre mondiale l'expose aux suspicions que ces sources ont déjà
mérité dans le contexte des années trente. Une remarque enfin a de l'importance
pour comprendre le positionnement de Samuel Huntington après l'énoncé de sa
thèse. Il ne milite pas pour le choc annoncé. Au contraire. Son travail se
présente comme un outil pour éviter le conflit qui menace. C'est une
habileté de méthode que le président de la République fait également sienne
au fil de ses discours. Il n'en reste pas moins que du seul fait de son
énoncé, la théorie du choc des civilisations formule une lecture globale de
la réalité qui génère ses propres prescriptions implicites.

Le monde post idéologique selon Nicolas Sarkozy

C'est elles que les discours de Nicolas Sarkozy reprennent à leur compte à
tout propos. La « politique de civilisation » est son leitmotiv, déclinaison
en français de l'argumentaire d'Huntington. Ainsi, quand il a présenté ses
voux au corps diplomatique. Il a affiché sans détours, à la fois sa vision
de l'ordre du monde et le positionnement qu'il en déduit. « Deux défis
contribueront à structurer la société internationale du XXIème siècle,
peut-être plus profondément que les idéologies ne l'ont fait au XXème
siècle. Le premier défi est celui du changement climatique [.]  Le deuxième
défi est celui des conditions du retour du religieux dans la plupart de nos
sociétés. C'est une réalité, seuls les sectaires ne le voient pas. C'est une
réalité incontournable qui avait, en son temps, été prévue par Malraux. Dans
mon discours de Saint-Jean-de-Latran, discours auquel j'attache beaucoup de
prix, j'ai précisé ma conception d'une laïcité où la place de la religion
serait définie en termes plus positifs. » On notera le lien fait d'un seul
mouvement entre l'affirmation de la centralité du fait religieux, la
dénonciation des « sectaires » qui le nieraient et la remise en cause du
modèle laïque en vigueur en France ! Rien ne souligne mieux que cet
enchainement le caractère étroitement idéologique de cette analyse de la
réalité du monde. De cette vision du monde il déclare déduire une stratégie
globale. Elle suit exactement la recommandation de Samuel Huntington. « J'ai
d'abord voulu situer, franchement et nettement, et là est la première
rupture, la France au sein de sa famille occidentale. » On relèvera d'abord
comment cette appartenance vient en écho de son analyse devant les
ambassadeurs de France en août 2007 au cours de laquelle il avait
diagnostiqué que le « Premier défi, sans doute l'un des plus importants »
pour le monde serait : « comment prévenir une confrontation entre l'Islam et
l'Occident » Puis on soulignera comment cette référence à la « famille »
exprime la force quasi biologique du lien de civilisation. Ce positionnement
est présenté comme une rupture et cette rupture située par rapport au
contenu du discours de Latran. C'est un tout en effet. La référence à la «
famille occidentale » de la France se poursuit dans tout le reste du
discours, les pays de l'Est étant qualifiés de « derniers arrivés dans la
famille » et le reste du monde étant qualifié d' « extérieur de la famille
occidentale ». Il est très frappant d'observer que pour le président, cette
appartenance à une civilisation lui crée un devoir égal à celui qu'il reçoit
de son mandat de gardien des institutions de son pays. Le balancement d'une
séquence du [discours de Ryad-article154955.html] le souligne avec force : »
J'ai le devoir de faire en sorte que chacun, qu'il soit juif, catholique,
protestant, musulman, athée, franc-maçon ou rationaliste, se sente heureux
de vivre en France, se sente libre, se sente respecté dans ses convictions,
dans ses valeurs, dans ses origines. Mais j'ai le devoir aussi de préserver
l'héritage d'une longue histoire, d'une culture, et, j'ose le mot, d'une
civilisation ». Cette construction intellectuelle est déclinée de façon très
détaillée dans l'organisation du discours que le président a prononcé peu
avant à Ryad, en Arabie saoudite. Tous les paramètres de la théorie du choc
des civilisations y sont repris. Et d'abord la centralité du fait religieux
comme fondement dorénavant explicatif de l'histoire humaine. « Je ne connais
pas de pays dont l'héritage, dont la culture, dont la civilisation n'aient
pas de racines religieuses. » déclare Nicolas Sarkozy devant le roi
wahhabite. Il enfonce le clou : « Je ne connais pas de culture, pas de
civilisation où la morale, même si elle incorpore bien d'autres influences
philosophiques, n'ait un tant soit peu une origine religieuse. (.) Dans le
fond de chaque civilisation il y a quelque chose de religieux, quelque chose
qui vient de la religion. » En fait la religion est à l'origine de la
civilisation elle-même. « Ce sont les religions, proclame-t-il, malgré tous
les forfaits qui ont pu être perpétrés en leur nom, qui nous ont les
premières appris les principes de la morale universelle, l'idée universelle
de la dignité humaine, la valeur universelle de la liberté et de la
responsabilité, de l'honnêteté et de la droiture. » La religion est surtout
à la racine de l'universalité. Elle est l'universel concret. « C'est
peut-être dans le religieux explique Nicolas Sarkozy, que ce qu'il y a d'universel
dans les civilisations est le plus fort. » Et cela jusqu'au point où la
religion est déclarée comme le vecteur par lequel la nature humaine
elle-même est rendue possible. Le président proclame en effet « cette vérité
qu'il y a dans toutes les religions, les croyances et les cultures quelque
chose d'universel qui permet à tous les hommes de se reconnaître comme
faisant partie de l'Humanité, de se parler, de se comprendre, de se
respecter, de s'aimer ». Dans ces conditions le dialogue des religions est
le ressort le plus efficace de la constitution d'une communauté
internationale apaisée. « Quand Sa Majesté le Roi Abdallah rencontre le
Pape, ce geste a plus d'importance pour la paix et pour l'avenir de la
civilisation que bien des conférences internationales » explique le chef du
deuxième réseau diplomatique du monde ! Tout se tient. Si les lumières sont
la source des crimes du précédent siècle, les religions sont le gage de la
paix à l'époque contemporaine ! La religion est bien le futur post
idéologique de l'ordre du monde. La coalition des religions est alors l'avenir
souhaitable et utile. C'est ainsi, à propos de cette rencontre du pape et du
sultan, que le président de la République est conduit a prononcer cet exorde
incroyable dans la bouche d'un chef d'État laïque : « En faisant ce geste d'une
portée immense, d'une portée symbolique, il signifie au monde, ce geste, qu'aux
yeux du Roi, le temps n'est plus pour les religions à se combattre entre
elles, mais à combattre ensemble contre le recul des valeurs morales et
spirituelles, contre le matérialisme, contre les excès de l'ndividualisme. »

Lever le verrou de la laïcité républicaine
Un discours pour l'actualité

Dans ces conditions, le discours prononcé à Latran n'est pas le règlement de
compte d'un homme de droite décomplexé avec le récit républicain
traditionnel marqué par la domination intellectuelle du courant issu des
Lumières. C'est un discours pour l'actualité et à propos de l'actualité
telle que la voit le président et dans laquelle il pense que la France doit
prendre place. Mais elle ne peut le faire en tant qu'État républicain
construit sur les bases laïques telles qu'elles sont constituées par son
histoire et en particulier celle de la loi de 1905. La République laïque ne
peut connaître ni s'intégrer dans la logique du choc des civilisations.
Cette impossibilité a éclaté dès son discours sur la politique étrangère de
la France. Il y affirmait que « le premier défi » que le monde aurait à
relever ce serait « le risque de confrontation entre l'islam et l'ccident ». Cette lecture de l'état du monde à partir du fait religieux plutôt qu'en
partant des politiques pratiquées par les États marquait une rupture du
discours de politique étrangère de la France. Mais surtout il implique une
conséquence inacceptable pour la France elle-même. Car les citoyens français
de confession musulmane s'y trouvent immédiatement placés en situation d'impasse
et de soupçon. La tension que cette vision du monde déclenche pour notre
pays lui-même montre l'obstacle que représente pour cette vision la
définition laïque de l'identité de la République française. On ne doit pas
perdre de vue qu'il s'agit d'une opposition des principes fondamentaux mis
en ouvre. Laïcité et politique du choc des civilisations s'opposent point
par point sur le plan des principes sur lesquels elles reposent. Coté choc
des civilisations, la diversité est la donnée indépassable, côté laïcité c'est
l'unité en soi de l'espèce humaine qui est le point d'appui. Là où la
politique de civilisation prône la coexistence d'intérêts intrinsèquement
différents, la vision laïque postule qu'il existe un intérêt général que la
raison des citoyens peut discerner et promouvoir. Là où la politique de
civilisation vise une identification à une « famille », la laïcité prône l'indifférence
au religieux en politique pour rendre possible l'unité et l'indivisibilité
de la communauté civique. C'est pourquoi, point pour point le président est
aussi méthodique dans l'affirmation et la mise en oeuvre de sa vision du
monde. Globalement son projet avéré est la reconfessionalisation de la
société.

Reconfessionaliser la société

La volonté de reconfessionalisation de la société française s'appuie dans le
discours du président sur de nombreuses évocations de l'évidence de l'utilité
sociale de la religion. Curieusement cette vision utilitariste n'est jamais
contestée par les religieux eux-mêmes qui devraient pourtant en être les
premiers offensés. « La désaffection progressive des paroisses rurales, le
désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de
prêtres, n'ont pas rendu les Français plus heureux. C'est une évidence »,
déclare le président dans son discours de Latran. Cette formule se retrouve
dans quasiment chacun de ses discours à propos de la place des religions
dans les sociétés contemporaines. L'idée est assez constante chez lui. En
2005, à Neuilly, devant l'association Bible, il déclare : « Lorsqu'il y a un
prêtre ou un pasteur, dans un village ou un quartier, pour s'occuper des
jeunes, il y a moins de laisser-aller, de désespérance, et finalement moins
de délinquance. Aujourd'hui, nos quartiers sont devenus des déserts
spirituels ! [.] Les religions sont un plus pour la République ». Cette
façon de voir le conduit à afficher un soutien présidentiel en contradiction
ouverte avec les dispositions de la loi de 1905 : « Partout où vous agirez,
dans les banlieues, dans les institutions, auprès des jeunes, dans le
dialogue inter-religieux, dans les universités, je vous soutiendrai. La
France a besoin de votre générosité, de votre courage, de votre espérance ».
Il en rajoute même dans un style oratoire très éloigné du mode d'expression
traditionnel des responsables politiques en France : « En donnant en France
et dans le monde le témoignage d'une vie donnée aux autres et comblée par l'expérience
de Dieu, vous créez de l'espérance et vous faites grandir des sentiments
nobles. C'est une chance pour notre pays, et le Président que je suis le
considère avec beaucoup d'attention ».

Cet utilitarisme religieux a une racine idéologique qui va au-delà de l'incantation
flatteuse du moment. À la suite du discours clérical, pour le président, une
morale publique n'est pas sérieusement établie hors du religieux et de ses
références. Dans le droit fil de la dénonciation des lumières et de l'impuissance
de la République a dire le bien et le mal selon la formule utilisée par
Nicolas Sarkozy, et en complète harmonie au mot près avec les prédications
de Jean-Paul II, le président de la République n'a pas craint de s'avancer
fort loin au-delà de son rôle. Il explique à Latran : « S'il existe
incontestablement une morale humaine indépendante de la morale religieuse,
la République a intérêt à ce qu'il existe aussi une réflexion morale
inspirée de convictions religieuses. D'abord parce que la morale laïque
risque toujours de s'épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n'est
pas adossée à une espérance qui comble l'aspiration à l'infini. Ensuite
parce qu'une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage
exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. » Dés
lors, il passe de l'appui à l'action des religieux à la sollicitation la
plus vive. Son discours lance un appel à une présence forte de la parole
religieuse dans la vie de la société. « Mais ce que j'ai le plus à cour de
vous dire, lance t-il, c'est que dans ce monde paradoxal, obsédé par le
confort matériel tout en étant de plus en plus en quête de sens et d'identité,
la France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d'affirmer
ce qu'ils sont et ce en quoi ils croient ». Et le président se fait encore
plus pressant dans l'interview qu'il donne juste après son discours du
Latran au journal papal l'Osservatore romano : « Ça manque les intellectuels
chrétiens, ça manque les grandes voix qui portent dans les débats pour faire
avancer une société et lui donner du sens et montrer que la vie n'est pas un
bien de consommation comme les autres. » Dés lors, la parole présidentielle
ne peut que se placer à la frontière de ce qu'elle souhaite c'est-à-dire de
la prédication. C'est clairement ce qui se passe dans cette interview quand
le président explique dans le style d'un prêche : « Le message du Christ, c'est
un message très audacieux puisqu'il annonce un Dieu fait de pardon et une
vie après la mort. Je ne pense pas que ce message d'audace extrême et d'espérance
totale puisse être porté de façon mitigée. Il nécessite une grande
affirmation, une grande confiance et je suis de ceux qui pensent que dans
les débats d'aujourd'hui, les grandes voix spirituelles doivent s'exprimer
plus fortement ».



Cette confusion des genres rhétoriques est spectaculaire dans le discours de
Ryad. Est-ce vraiment le ton d'un président de la République française de se
lancer dans une litanie qui affirme : « « L'Homme n'est pas sur Terre pour
détruire la vie mais pour la donner. L'homme n'est pas sur Terre pour haïr
mais pour aimer. L'homme n'est pas sur Terre pour transmettre à ses enfants
moins qu'il n'a reçu mais davantage. C'est au fond ce qu'enseignent toutes
les grandes religions et toutes les grandes philosophies. C'est l'essence de
toute culture et de toute civilisation. » Tous les observateurs ont été
sidérés par le glissement vers la forme et le ton du prédicateur quand le
président est passé à l'évocation de Dieu comme d'une entité présente et
indubitable. Il l'a fait sur le mode d'une prière au contenu d'ailleurs
assez significatif d'un certain aveuglement devant la réalité de l'action
religieuse dans le monde : « Dieu transcendant qui est dans la pensée et
dans le cour de chaque homme. Dieu qui n'asservit pas l'homme mais qui le
libère. Dieu qui est le rempart contre l'orgueil démesuré et la folie des
hommes. Dieu qui par-delà toutes les différences ne cesse de délivrer à tous
les hommes un message d'humilité et d'amour, un message de paix et de
fraternité, un message de tolérance et de respect ». Dans l'élan de ce
discours, la confusion des genres a été portée jusqu'au point où le
président s'est institué commentateur et source de théologie à propos du
contenu des religions. Est-ce bien à un chef d'État laïque de s'engager sur
de tels contenus ? Il n'est pas sûr que le monarque wahhabite à qui le
discours était censé s'adresser ait vraiment adhéré à l'oecuménisme du
président prédicateur. Était-il dans son rôle quand il lui a affirmé : «
Sans doute, Musulmans, Juifs et Chrétiens ne croient-ils pas en Dieu de la
même façon. Sans doute n'ont-ils pas la même manière de vénérer Dieu, de le
prier, de le servir. Mais au fond, qui pourrait contester que c'est bien le
même Dieu auquel s'adressent leurs prières ? Que c'est bien le même besoin
de croire. Que c'est le même besoin d'espérer qui leur fait tourner leurs
regards et leurs mains vers le Ciel pour implorer la miséricorde de Dieu, le
Dieu de la Bible, le Dieu des Évangiles et le Dieu du Coran ? Finalement, le
Dieu unique des religions du Livre. »

La confusion des genres dans une parole qui passe du politique au registre
religieux a connu des développements inouïs dans les discours du président.
Après la captation de la parole religieuse dans la forme du discours de
prédicateur sont venus des confusions de genre entre l'activité religieuse
et le mandat politique puis dans la hiérarchie des valeurs sociales. Ainsi
quand il a comparé la vocation des prêtres et celle d'un président de la
République. Qu'il s'agisse de la façon de parler des prêtres ou de lui-même
tout dans ce moment de parole est hors norme de la part d'un chef d'État
républicain. Jugeons plutôt sur pièce : « Je mesure les sacrifices que
représente une vie toute entière consacrée au service de Dieu et des autres.
Je sais que votre quotidien est ou sera parfois traversé par le
découragement, la solitude, le doute. Je sais aussi que la qualité de votre
formation, le soutien de vos communautés, la fidélité aux sacrements, la
lecture de la Bible et la prière, vous permettent de surmonter ces
épreuves. » Puis il vient à ce qu'il appelle sa vocation avec des mots qui
ne sont plus ceux d'un homme qui porte un mandat électif confié par le
peuple mais plutôt celui d'une onction de caractère mystique : « Sachez,
dit-il, que nous avons au moins une chose en commun : c'est la vocation. On
n'est pas prêtre à moitié, on l'est dans toutes les dimensions de sa vie.
Croyez bien qu'on n'est pas non plus Président de la République à moitié. Je
comprends que vous vous soyez sentis appelés par une force irrépressible qui
venait de l'intérieur, parce que moi-même je ne me suis jamais assis pour me
demander si j'allais faire ce que j'ai fait, je l'ai fait. Je comprends les
sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation parce que moi-même
je sais ceux que j'ai faits pour réaliser la mienne. » En faisant du sacré
la mesure de l'authentique, le président a franchi un seuil inacceptable. Il
a repris à son compte l'accusation injurieuse des ennemis de la République
qui dénonçaient l'amoralisme de « l'école sans Dieu ». Entre le prêtre et l'instituteur
le président a établi une hiérarchie odieuse que seul les cléricaux les plus
fossilisés pouvaient avoir a l'esprit : « Dans la transmission des valeurs
et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur
ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s'il est important qu'il
s'en approche, parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice
de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance. »



La laïcité républicaine en danger
Ces phrases ont suscité l'indignation. Leur caractère provocateur ne doit
pas détourner du devoir de contextualisation. Car le discours de Nicolas
Sarkozy au sens large n'est pas un simple collage de slogans cléricaux
éculés. Il dessine au contraire une vision globale cohérente où chaque
énoncé épaule le précédent. Récapitulons. La centralité du fait religieux
installe le paysage du monde des civilisations antagoniques. De là, il suit
qu'il y a un impérieux devoir de s'identifier à sa famille civilisationnelle
et donc à ses racines religieuses pour être soi-même et rendre le dialogue
avec les autres possible. Ce travail d'ancrage exige la présence forte du
discours religieux dans la société et même sa prise en charge en tant que
parole officielle par le pouvoir politique. Dans ce cadre, le sacré fourni l'échelle
des valeurs dans tous les compartiments et entre toutes les fonctions. Ce
résumé sommaire est forcément dressé à gros trait. Il permet cependant de
souligner la cohérence de la construction intellectuelle mise en oeuvre.

L'ancrage intime du fait religieux

Car ce discours prend une dimension ontologique quand il finit par proposer
une description de la nature nécessairement croyante de l'homme. Dans le
contexte politique français, en plein débat sur la baisse du pouvoir d'achat
et alors que sa propre propension aux consommations ostentatoires est mise
en cause, il est presque savoureux de lire que pour le président de la
République, la « question du sens de la vie » se poserait à chaque
conscience en réaction avec la frénésie de consommations
matérielles.Pourtant, il n'hésite pas : « Les facilités matérielles de plus
en plus grandes qui sont celles des pays développés, la frénésie de
consommation, l'accumulation de biens, soulignent chaque jour davantage l'aspiration
profonde des hommes et des femmes à une dimension qui les dépasse, car moins
que jamais elles ne la comblent ». À Ryad, dans l'ambiance que l'on imagine,
il reprend aussi cette antienne : « La vie de l'Homme n'a pas qu'une
dimension matérielle. Il ne suffit pas à l'Homme de consommer pour être
heureux. ». Reste que cette aspiration spontanée à la foi religieuse serait
spécifique à l'humanité et elle serait même sa caractéristique fondatrice.
Le plus stupéfiant est que le chef de l'État, à Ryad, ai eu l'idée d'emprunter
au roi Abdallah d'Arabie saoudite, dont il avait été auparavant magnifié le
rôle de gardien des lieux saint de l'islam, une citation à propos des
enseignements que portent les religions : « ces valeurs font dans leur
ensemble l'esprit d'humanité et distinguent l'Homme des autres créatures. ».
Ce serait là, selon le commentaire du président de la République, des «
paroles magnifiques de vérité et de sagesse » Pour finir, cette convergence
de perspectives sur laquelle le président s'étend longuement le conduit à
conclure d'une façon ébahissante si l'on se souvient du lieu et du régime
politique de l'Arabie Saoudite : « L'Arabie Saoudite et la France n'ont pas
seulement des intérêts en commun. Elles ont aussi un idéal commun. »

Bien sûr, cet ancrage du fait religieux comme trait identifiant de l'humain
est mille fois replacé au centre des discours des pontifes romains. C'est
même un point de départ. On le comprend. Il trouverait sa source dans l'aspiration
des être humains qui seraient spontanément en recherche du sens de leur vie.
Jean-Paul II s'est spécialement référé à cette question de la recherche du
sens comme origine du fait religieux dans chaque être humain. Ainsi dans l'Encyclique
Fides et ratio (1998), il y revient 63 fois sous diverses appellations : «
sens ultime et plénier de la vie », « sens de l'existence », « sens dernier
de la vie », « sens ultime et définitif de l'existence », « sens de la
souffrance et du sacrifice, de la vie et de la mort ». D'abord est posé ce
fait que la question du sens est incontournable. L'encyclique déclare ainsi
: « la quête de sens qui depuis toujours est pressante dans le cour de l'homme
 » et « la vérité se présente initialement à l'homme sous une forme
interrogative : la vie a-telle un sens ? Quel est son but ? » Puis elle
complète : « plus l'homme connaît la réalité et le monde [.] plus devient
pressante pour lui la question du sens des choses et de son existence
même. » et « l'homme cherche un absolu qui soit capable de donner réponse et
sens à toute sa recherche : quelque chose d'ultime, qui se place comme
fondement de toute chose. » Après cela vient l'affirmation que la
philosophie et les idéologies échouent à répondre à la question du sens. On
se souvient de ce qui a été dit à ce propos par le pape comme par le
président de la République contre le courant des Lumières et le matérialisme
en général. On pourrait croire que ce serait là seulement en quelque sorte
une extension du débat politique. Mais l'objectif de cette dénonciation est
étendu à toute la philosophie d'une manière générale. Il s'agit pour l'Église
de disqualifier toute tentative philosophique de nier la pertinence de « la
question du sens ». « On doit noter, explique l'encyclique, que l'un des
aspects les plus marquants de notre condition actuelle est la crise du sens.
[.] plus d'un se demande si cela a encore un sens de s'interroger sur le
sens. [.] Et de montrer que cette négation conduit toujours au pire. « De
nombreuses philosophies ont renoncé au sens de l'être » reproche le pape
avant de stigmatiser cette attitude : « Une philosophie qui voudrait refuser
la possibilité d'un sens dernier et global serait non seulement
inappropriée, mais erronée. » avant de conclure : « Une philosophie qui ne
poserait pas la question du sens de l'existence courrait le grave risque de
réduire la raison à des fonctions purement instrumentales, sans aucune
passion authentique pour la recherche de la vérité. »Dans ces conditions
comme on s'y attend la religion serait la seule réponse naturelle à la
question du sens. « L'homme atteint la vérité par la raison, parce que,
éclairé par la foi, il découvre le sens profond de toute chose, en
particulier de sa propre existence. ». Un raisonnement est alors proposé
pour décrire cette démarche. D'abord, « La conviction fondamentale de la «
philosophie » contenue dans la Bible est que la vie humaine et le monde ont
un sens et sont orientés vers leur accomplissement qui se réalise en Jésus
Christ. » Ensuite « Le Fils de Dieu crucifié est l'événement historique
contre lequel se brise toute tentative de l'esprit pour construire sur des
argumentations seulement humaines une justification suffisante du sens de l'existence.
 »Enfin, « La parole de Dieu révèle la fin dernière de l'homme et donne un
sens global à son agir dans le monde. C'est pourquoi elle invite la
philosophie à s'engager dans la recherche du fondement naturel de ce sens,
qui est l'aspiration religieuse constitutive de toute personne. » Toute la
philosophie n'a de justification que si elle épaule la religion ! Ces
phrases ont été écrites non au moyen âge mais il y a quelques années.

La question du sens de la vie chez Nicolas Sarkozy

 En droite filiation avec sa source religieuse, la « question du sens » est
placée au centre du raisonnement dans le discours de Nicolas Sarkozy. Elle
instituerait évidemment la tendance spontanée à se tourner vers la
transcendance qui aurait donc de ce fait une valeur sociale. Pour lui, dans
le discours de Latran, « le fait spirituel, c'est la tendance naturelle de
tous les hommes à rechercher une transcendance ». On ne peut l'entendre
présenter cette affirmation comme allant de soi sans ressentir ce qu'elle a
de consternant. Quand le président de la République estime que les
idéologies et les philosophies « ne savent pas expliquer ce qui se passe
avant la vie et ce qui se passe après la mort » ou bien lorsqu'il évoque « l'aspiration
profonde des hommes et des femmes à une dimension qui les dépasse » il
reproduit une banale vulgate cléricale. Ce point de vue ignore comment,
depuis l'antiquité, la réponse a consisté, pour les courants essentiels de
la pensée, à récuser cette façon simpliste de poser le problème de la
difficulté de la condition humaine, pour au contraire explorer des pistes
plus concrètes que la fumée asphyxiante des tautologies religieuses. Ce
rappel doit être fait car le président ne doit pas mesurer le caractère
offensant de ses déclarations péremptoires. Ainsi lorsqu'il affirme qu'un
point de vue libre de religiosité ne serait pas totalement sincère ni
vraiment cohérent. Car, dès lors, sa prétention à vouloir instituer la
question du sens de la vie humaine sur une base religieuse tourne à l'intolérance
puisque ce serait là selon lui « l'essentiel » dont la réalité serait
indiscutable. « Ma conviction profonde, dit il en effet, (.) c'est que la
frontière entre la foi et la non-croyance n'est pas, et ne sera jamais,
entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, parce qu'elle traverse en
vérité chacun de nous. Même celui qui affirme ne pas croire ne peut soutenir
en même temps qu'il ne s'interroge pas sur l'essentiel. » Il reste à Nicolas
Sarkozy à lire aussi Camus et à apprendre que dans un monde vide de dieu,
« on doit imaginer Sisyphe heureux ».

La laïcité positive

Dans ces conditions, la description du monde selon Nicolas Sarkozy est
condamnée à prendre ses distances avec la formulation républicaine de la
laïcité. De la laïcité indifférence de l'État vis-à-vis des religions, il
passe à la laïcité « neutralité ». Puis la neutralité est décrite comme l'égalité
de traitement des religions ce qui est déjà tout autre chose que l'indifférence.
Puis, de cette égalité de traitement on glisse à l'idée d'une égale
valorisation des religions indispensables au bon fonctionnement de la
société et à l'épanouissement des personnes. Bien sûr cela n'a plus rien à
voir avec la laïcité de la loi de 1905. On est alors dans un autre espace
sémantique. C'est celui que Nicolas Sarkozy appelle « la laïcité positive ».
Ce concept serait une création intellectuelle du président de la République
et sa contribution à l'histoire de la pensée sur cette question. Lui-même s'approprie
ouvertement l'invention du mot : « c'est ce que j'appelle la laïcité
positive » dit-il dans le discours de Latran. « C'est pourquoi j'appelle de
mes voeux l'avènement d'une laïcité positive, c'est-à-dire une laïcité qui,
tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas
croire, ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un
atout. » Demander aux pouvoirs publics de reconnaitre que les religions sont
un atout, ce n'est évidemment plus la loi de 1905 mais son contraire. C'est
parce que la République ne reconnaît aucun culte qu'elle ne les subventionne
pas et qu'elle n'en salarie aucun membre. Les deux idées se tiennent
étroitement. C'est bien pourquoi, sitôt fini d'énoncer ses soi disantes
considérations sociologiques sur l'atout que seraient les religions, le
président de la République en vient aussitôt à la nécessité de la réforme de
la loi de 1905. : « Il ne s'agit pas de modifier les grands équilibres de la
loi de 1905. Les Français ne le souhaitent pas et les religions ne le
demandent pas. Il s'agit en revanche de rechercher le dialogue avec les
grandes religions de France et d'avoir pour principe de faciliter la vie
quotidienne des grands courants spirituels plutôt que de chercher à la leur
compliquer » naturellement le chef de l'État se garde bien de dire en quoi
consiste selon lui les grands équilibres de la loi de 1905 et on est en
droit de penser que c'est une difficulté compte tenu des définition que
lui-même donne de la laïcité. cependant on aurait tort de croire que la «
laïcité positive » serait une improvisation au fil d'un discours
présidentiel. Le terme est trop ostensiblement avancé comme une nouveauté
destinée à nommer de nouvelles réalités. En fait il s'agit d'une doctrine
très construite. Elle décrit une méthode du retour du religieux dans tout l'espace
public conformément à ce qu'en a dit le président au fil de ses discours.
Mais ni l'idée ni le mot, ni l'enchainement du raisonnement ne sont de lui.
C'est un concept papal. Il a été produit par Benoit XVI. Celui-ci l'a résumé
notamment dans son message 11 octobre 2005 au président du Sénat italien,
Marcello Pera, à l'occasion du colloque « Laïcité et liberté » organisé les
15 et 16 octobre par les Fondations Magna Carta et Subsidiarité. « J'encourage
une saine laïcité de l'État en vertu de laquelle les réalités temporelles
sont régies par des normes propres, auxquelles appartiennent aussi ces
instances éthiques qui trouvent leur fondement dans l'essence même de l'homme.
[.] Parmi celles-ci le "sens religieux" a certainement une importance
primordiale : là s'exprime l'ouverture de l'être humain à la Transcendance.
Un État sainement laïc devra logiquement reconnaître un espace dans sa
législation à cette dimension fondamentale de l'esprit humain. Il s'agit en
réalité d'une "laïcité positive" qui garantisse à tout citoyen le droit de
vivre sa foi religieuse avec une liberté authentique y compris dans le
domaine public. [.] Pour un renouveau culturel et spirituel de l'Italie et
du continent européen, ajoute le pape, il faudra travailler afin que la
laïcité ne soit pas interprétée comme hostile à la religion, mais, au
contraire, comme un engagement à garantir à tous, aux individus et aux
groupes, dans le respect des exigences du bien commun, la possibilité de
vivre et de manifester ses convictions religieuses ». La laïcité ainsi
présentée ne se limite pas comme on peut le voir à la liberté de conscience
individuelle ni à la pratique du culte par les croyants. Il s'agit d'autre
chose de plus. De ce que l'encyclique Véhémenter Nos contre la loi de 1905
proclamait avec force à propos de Dieu : « [.] Nous lui devons donc, non
seulement un culte privé, mais un culte public et social, pour l'honorer. »
Ici, pour Benoit XVI, il ne s'agit pas seulement de « vivre » sa foi mais
encore de la « manifester » « y compris dans le domaine public ». Nicolas
Sarkozy s'était déjà hasardé à la frontière de la négation de la frontière
entre la sphère publique et la conviction privée quand il avait demandé,
faussement ingénu, en pleine campagne électorale présidentielle, dans le
journal La Croix :« Vous ne pouvez pas cantonner l'aspect religieux au seul
aspect cultuel. [.] Et qu'est-ce que la sphère privée ? Quand Jacques Chirac
va à la messe à Brégançon, le fait-il à titre privé ou public ? »

L'Église catholique qui a bien compris l'impossibilité de reprendre ses
arguments frontaux contre la loi de 1905 reprend sa campagne avec d'autres
mots pour dire la même chose et viser les mêmes objectifs. La « laïcité
positive » est cet avatar. Elle est entourée d'un appareil de précision et
de définition où s'expose la grande habileté du procédé puisque pour finir c'est
l'Église catholique et les cléricaux qui s'approprient le concept de laïcité
pour le redéfinir et l'opposer aux laïques eux-mêmes. La « laïcité
positive » de Benoit XVI adopté par le président de la République française
est le retour du religieux dans l'espace public, sous toutes les formes. C'est
un retour à la situation antérieure à 1905. Cette régression est habillement
présentée comme une formule de tolérance et de modération par rapport à la
vision républicaine traditionnelle en la matière. Celle-ci reçoit un nom qui
la déprécie. Ce serait du « laïcisme » comme l'a expliqué Benoit XVI dans
son audience le 9 décembre 2006 aux participants du Congrès national d'études
organisé par l'Union des Juristes catholiques italiens « [.]Une vision
a-religieuse de la vie, de la pensée et de la morale a donné lieu à une
conception erronée de la laïcité, un terme qui semble être devenu l'emblème
[...] de la démocratie moderne [...] La « saine laïcité » implique que l'État
ne considère pas la religion comme un simple sentiment individuel, qui
pourrait être limité au seul domaine privé. Au contraire, la religion, étant
également organisée en structures visibles, comme cela a lieu pour l'Église,
doit être reconnue comme présence communautaire publique.[.] » On ne saurait
dire que le sens régressif de tels propos soit sollicité par un parti pris
anti clérical. La volonté de reconfessionalisation de l'espace public est
clairement énoncée : « À la lumière de ces considérations, dit le pape, l'hostilité
à toute forme d'importance politique et culturelle accordée à la religion,
et à la présence, en particulier, de tout symbole religieux dans les
institutions publiques, n'est certainement pas une expression de la laïcité,
mais de sa dégénérescence en laïcisme ». C'est ce projet auquel se réfère
sans fard la « laïcité positive » de Nicolas Sarkozy. Il s'agit bien d'un
nouveau cléricalisme.



Un projet concret de remise en cause de la loi de 1905
De même qu'on doit rattacher le concept de « laïcité positive » adopté par
le président de la République au corpus doctrinal papal qui décrit avec
précision sa signification, on doit le rattacher aussi à sa déclinaison en
mesures concrètes « toilettant » la loi de 1905. Bien sûr il ne manque pas
de préciser : « sans toucher à ses grands équilibres ». Mais qui fixe ce qui
est de l'ordre des grands équilibres et ce qui ne l'est pas ? Ce travail a
été fait à la demande de Nicolas Sarkozy alors ministre de l'Intérieur. Il
est l'objet du rapport sur les relations des cultes avec les pouvoirs
publics qui lui a été remis le 20 septembre 2006 par monsieur Machelon. Le
rapport porte donc le nom de ce dernier.

Le rapport Machelon

Ce rapport part du constat que « les musulmans et les chrétiens évangéliques
rencontrent aujourd'hui de réelles difficultés pour pratiquer leur culte en
France ». Après ce constat de façade, les propositions avancées
profiteraient bien sûr à toutes les religions, à commencer par la religion
catholique. Évoquons ici quelques unes des principales propositions, en nous
demandant à chaque fois si c'est là ce que le président de la République
appelle « ne pas toucher aux grands équilibres de la loi de 1905 ». Par
exemple le rapport propose d'autoriser les communes et leurs groupements à
subventionner directement la construction de lieux de culte et cela sans
plafond en modifiant la loi de 1905 et le Code général des collectivités
locales. Il propose de prévoir des espaces spécifiques réservés aux lieux de
culte dans les documents d'urbanisme. Il suggère de confier aux préfets la
mission de veiller à ce que les cultes ne rencontrent pas de difficultés
dans leur implantation sur certaines communes. Cela notamment en étendant le
recours au déféré préfectoral contre les communes concernées devant le
tribunal administratif. Monsieur Machelon imagine aussi de faciliter l'usage
de baux emphytéotiques pour les cultes, en ouvrant la possibilité d'une
option d'achat du terrain à l'issue du bail, de manière à faciliter l'accès
des cultes au foncier. « De nos jours, les collectivités publiques financent
des milliers d'associations... Pourquoi seules les associations cultuelles
ne recevraientelles aucune aide ? » s'était interrogé en 2004 le futur
président de la République dans son livre La République, les religions et l'espérance.
Le Rapport Machelon tape fort sur ce point. Il propose une prise en charge
par l'impôt du financement des associations religieuses. Pour cela il
faudrait bien sûr « assouplir » le régime des associations cultuelles et
faciliter leur financement en étendant le bénéfice de ce régime à des
activités non couvertes aujourd'hui. Par exemple les activités caritatives.
Pour cela elles seraient autorisées à devenir des associations sur le modèle
de celles que permet la loi 1901. Elles pourraient ainsi délivrer plus
facilement des reçus fiscaux. Il serait même possible d'augmenter la
réduction d'impôt prévue. Enfin, et ce n'est pas le moins étonnant, le
rapport Machelon propose de négocier avec l'islam alsacien et mosellan l'extension
du bénéfice du concordat d'Alsace-Moselle.

Un moment de vérité

« Je continuerai à plaider avec force, mais sans prosélytisme, pour l'instauration
de nouveaux rapports entre les religions et les pouvoirs publics (...) Je
suis convaincu qu'il faut prendre en compte le fait spirituel et l'importance
de la question religieuse » avait déclaré Nicolas Sarkozy dans son livre sur
la place de la religion en République en 2004. À présent, nous savons
comment il compte s'y prendre et quel sens revêt ce programme à toutes les
échelles, depuis l'ordre mondial jusqu'à la définition de l'identité de
chacun.

     Jean-Luc Mélenchon
      Ancien ministre, sénateur (PS) de l'Esonne. Dernier ouvrage publié :
En quête de gauche.
      Les articles de cet auteur

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[1] Allocution de Léon XIII aux pèlerins français, 13 avril 1888.


http://www.voltairenet.org/article154954.html

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21:28 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, Courcelles, Belgique dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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